Il a fallu attendre les années 1970 pour qu’une conscience écologiste s’affirme publiquement, ce qui n’a pas empêché les États inféodés aux intérêts des corporations de détourner le regard et de maintenir la fuite en avant; si bien que nous voici, quelques 50 ans plus tard, dans une situation qu’on ne peut décrire que comme effroyable.

Éviter le naufrage du monde

OPINION / La mobilisation contre la crise climatique doit beaucoup à la jeunesse. On pense bien sûr à la figure publique de Greta Thunberg, mais il ne faudrait pas oublier, plus proche de nous, les Autumn Pelletier, ou encore tous les élèves du secondaire qui ont pris les rues l’hiver dernier, au Québec comme ailleurs dans le monde.

Bien vite, les voix des défenseurs de l’ordre établi se sont élevées pour dénigrer leur action et les rappeler sur les bancs d’écoles. Heureusement, au même titre qu’en 2001, 2005 ou 2012, la jeunesse refuse d’écouter ceux qui veulent qu’elle se refroidisse. Elle est en effet consciente que si elle le fait, c’est le monde qui se réchauffera jusqu’à provoquer cataclysmes écologiques et sociaux. En tant qu’adultes, parents, professeurs, nous ne pouvons manquer à notre responsabilité de les soutenir dans cette tentative d’éviter in extremis le Naufrage du monde.

À chaque époque, le monde, disait la philosophe Hannah Arendt, est toujours sur le point de sortir de ses gonds. Pour être remis en place, il a besoin d’être aussi bien préservé que transformé par une jeunesse capable d’invention et de créativité aussi bien que de souci pour ce qu’a été un monde commun qui lui aurait été transmis à travers une éducation digne de ce nom. Malheureusement, il se trouve toujours, chez certains adultes qui détiennent le pouvoir économique et politique, des gens pour les priver d’une telle éducation, qui construirait la liberté et ferait aimer la culture. L’école, nous dit-on alors, devrait adapter les jeunes aux besoins des marchés et à la déferlante « évolutive » des machines en constant changement (aujourd’hui, l’intelligence artificielle et la robotique). Ceci illustre bien la volonté d’une certaine élite de formater la jeunesse selon ses propres – et très étroites – priorités, qui sont celles d’un monde déjà révolu. Heureusement, la jeunesse résiste à ce qu’on cherche à faire d’elle, refuse d’être ramenée à du vulgaire « capital humain », comme on le dit sans gêne.

Une ère révolue

Ce monde révolu repose sur le fantasme de la croissance infinie de l’argent (et des machines servant à le produire toujours plus vite) sur une planète pourtant finie. Au XIXe siècle, Karl Marx nous prévenait déjà que la frénésie du mode de production capitaliste allait détruire aussi bien l’humain que la nature. Il a fallu attendre les années 1970 pour qu’une conscience écologiste s’affirme publiquement, ce qui n’a pas empêché les États inféodés aux intérêts des corporations de détourner le regard et de maintenir la fuite en avant; si bien que nous voici, quelques 50 ans plus tard, dans une situation qu’on ne peut décrire que comme effroyable.

Le GIEC a récemment dévoilé un « scénario du pire » selon lequel le réchauffement pourrait déborder les pires pronostics jusqu’ici, pour atteindre +7 degrés celsius, contre +4,8 en 2014. Les scientifiques évoquent des sècheresses plus longues et plus étendues, des cours d’eaux asséchés, des feux de forêts démultipliés (nous les voyons déjà augmenter de fréquence). Mais les climatosceptiques trouvent le moyen non seulement de mettre en doute l’existence de la crise climatique, mais de détourner l’attention des populations au moyen de stratégie populistes. Alors, le blâme, qui devrait viser le mode de production et ceux que le journaliste Hervé Kempf appelait « ces riches qui détruisent la planète » se trouve déplacé vers des boucs-émissaires immigrants pourtant peu nantis avec lesquelles les classes travailleuses devraient se solidariser contre le 1% plutôt que de céder aux discours semant la division. D’autant plus que ces mêmes moins nantis seront, ironiquement souvent parmi les premières victimes des catastrophes environnementales.

Sortir de l’impasse

Dans un ouvrage publié peu avant sa mort, en 2009, et intitulé L’Impasse de la globalisation, le sociologue et philosophe québécois Michel Freitag disait que la croyance au « développement » infini de la technico-économie ne pourrait pas durer, et ce, même si la croissance de l’économie capitaliste globalisée était rebaptisée, à des fins d’acceptabilité sociale, « développement durable ». La seule manière de garantir « la suite du monde », pour reprendre l’expression de Perreault, était pour lui de passer d’un régime fondé sur l’absence de limites à un régime de l’autolimitation : en termes simples, il faudrait produire beaucoup, beaucoup moins, et mieux.

Cela exigera bien sûr de revoir notre idée du développement (pourquoi ne pas viser le développement culturel et humain plutôt que la seule croissance des machines et de l’argent?). Il faudra aussi imaginer de nouvelles formes d’organisation politique, plus démocratique et décentralisées, mais capables de se fédérer à l’échelle du monde, afin d’affronter les problèmes du XXIe siècle, qui concernent non seulement un pays, mais toute l’humanité, comme par exemple la préservation de la biosphère et la lutte aux catastrophes climatiques. Actuellement ce pouvoir est concentré de manière antidémocratique entre les mains d’une oligarchie, c’est à dire un petit nombre de puissants, en politique et dans les corporations, détenant aussi bien le monopole des richesses que celui de la décision. Notre monde a besoin de davantage (et de véritable) démocratie; c’est ce que demande la jeunesse, et c’est pourquoi il faut l’écouter en lieu et place de ceux qui continuent de prétendre que la logique mortifère qui leur profite peut encore assurer la défense du bien-être collectif et du bien commun, alors que cette logique est partout en échec.

Le combat que la jeunesse n’est pas uniquement le sien (même si nous lui en laissons trop souvent le fardeau). Il concerne la place de l’humanité dans un « monde sans humains » dont la marche est de plus en plus abandonnée à des logiques glaciales et implacables, financières, robotiques et numériques, des systèmes que nous laissons de plus en plus juger et agir à notre place, jusqu’à être évincés de nos propres vies, personnelle comme politique. Il concerne l’espoir de remplacer la misère et l’écocide global par une justice globale dont seul l’avènement démentira la fin de l’Histoire.

Eric Martin,

Professeur de philosophie,

Cégep Édouard-Montpetit