Justin Trudeau pourrait, en discussion avec les alliés européens, proposer la mise en place d’un groupe de travail international sur la crise iranienne.

États-Unis – Iran : et si le Canada renouait avec une diplomatie proactive ?

OPINION / Le Canada et les autres signataires de l’Accord de Vienne devraient mettre en œuvre une intense action diplomatique afin que les graves tensions entre l’Iran et les États-Unis ne conduisent pas à un embrasement total du Moyen-Orient. Car, si c’est un Donald Trump apaisant qui s’est adressé au monde, à la suite du coup de semonce de l’Iran, il n’y avait cependant rien de rassurant dans son discours.

Pour l’essentiel, la mise au point du président américain a donné un aperçu sur l’absence de vision qui caractérise la politique étrangère de Washington et la subordination de celle aux intérêts des alliées historiques des États-Unis au Moyen-Orient. Car, il faut tout ignorer de l’histoire politique de cette région et ne jamais avoir évalué les conséquences humanitaires et géopolitiques des interventions militaires américaines dans cette partie du monde pour imputer à l’Iran la responsabilité principale du chaos qui y règne depuis des décennies. 

D’ailleurs, le repositionnement en puissance de l’Iran en Irak ne tient-il pas en grande partie de l’incapacité des États-Unis à gérer, sur le plan politique, l’après Saddam Hussein ? 

Comment donc mettre en cause l’Accord de Vienne, et par ce fait même accuser l’administration de Barack Obama, alors que ce sont les administrations issues du Parti républicain qui sont largement responsables d’avoir créé les conditions d’une renaissance des forces chiites en Irak ? L’administration Trump elle-même n’a-t-elle pas construit toute sa politique étrangère au Moyen-Orient sur l’accroissement de l’inimitié entre l’Iran et ses deux principaux rivaux, Israël et l’Arabie saoudite. Est-ce peut-être cette résolution de Trump à être le porte-parole inconditionnel des intérêts de ses alliés dans la région — contrairement à Obama — qui expliquerait aussi le retrait unilatéral de l’Accord de Vienne, entrainant ainsi une escalade des tensions entre l’Iran et les États-Unis.

De même, on peut regretter de voir que les Américains privilégient exclusivement, pour contenir l’influence iranienne, la stratégie impitoyable de la pression maximale, que traduit le durcissement sans précédent des sanctions économiques. S’il est vrai qu’il faut déployer les moyens nécessaires pour limiter les velléités hégémoniques de l’Iran et combattre son positionnement idéologique à l’égard d’Israël, il n’est pas sûr qu’un étranglement économique puisse produire les effets escomptés. Il pourrait même conduire à radicaliser davantage le régime iranien et resserrer l’axe pro iranien dans le Moyen-Orient. Quant au caractère non dissuasif des sanctions économiques, les exemples de Cuba, de l’Irak de Saddam Hussein et du Venezuela suffisent amplement à le démontrer : la diplomatie américaine manque cruellement de perspective historique et n’arrive pas à exploiter à des fins positives son statut de superpuissance mondiale.

La responsabilité des alliés

L’espoir est toutefois permis de voir se résorber les tensions entre l’Iran et les États-Unis. Officiellement les deux pays ne veulent pas la guerre. Aussi, les Américains laissent entendre qu’ils sont ouverts au dialogue, bien que l’élimination du général Qassem Souleimani risque de renforcer le refus toujours exprimé de l’aide radicale des Gardiens de la Révolution à dialoguer avec Washington. Mais c’est justement à cette phase de la tension que les autres signataires de l’Accord de Vienne et maintenant le Canada devraient œuvrer à s’approprier et retravailler la diplomatie du rapprochement et d’inhibition des hostilités déjà entreprise par la France.

Oui, le Canada !

Car, le basculement actuel du monde nous oblige à abandonner la posture de la neutralité passive et renouer avec notre tradition de la neutralité active qui avait permis, sous l’influence de Lester B. Pearson, de contribuer à une résolution sans trop de dégâts de la crise de Suez. Et parce qu’il subit les externalités des conflits dans le monde, le Canada devrait réinventer sa diplomatie de manière à ce qu’elle puisse apporter une contribution significative au maintien de la paix dans le monde. 

Ainsi, bien qu’une décision impulsive ait conduit le gouvernement de Stephen Harper à rompre les relations diplomatiques avec l’Iran, en 2012, Justin Trudeau pourrait, en discussion avec les alliés européens, proposer la mise en place d’un groupe de travail international sur la crise iranienne. Ainsi, pour la diplomatie canadienne, l’objectif sera double : exploiter l’ouverture au dialogue des Américains et mettre en place, avec les Européens, un dispositif incitatif qui forcerait les Iraniens à accepter la réévaluation de l’Accord de Vienne. 

Sur ce dernier point, l’effort des alliés ne devrait pas se ménager de discuter avec les représentants des Gardiens de la Révolution, car c’est véritablement à ce niveau qu’il faut essayer de retrouver les voies qui pourraient conduire à trouver un compris susceptible de calmer les hostilités. Mais pour garantir une stabilité régionale dans le long temps, ces efforts diplomatiques devraient conduire à élargir le cercle du dialogue pour intégrer Israël et l’Arabie saoudite. Parce qu’entre des États rivaux qui se soupçonnent réciproquement de desseins hostiles, il sera difficile de trouver un accord sur le nucléaire iranien qui ne rassure pas minimalement Tel-Aviv et Riad.

Il est vrai que des contraintes économiques et géopolitiques pourraient imposer de sérieuses limites à cet effort diplomatique concerté entre le Canada et les autres membres signataires de l’Accord de Vienne, mais l’histoire ne nous donnera pas raison si nous échouons ne serait-ce qu’à essayer d’imaginer des espaces de compromis susceptibles d’éviter un embrasement général du Moyen-Orient.

L'auteur du texte est Amadou Sadjo Barry, professeur de philosophie au Cégep de Saint-Hyacinthe.