Entre revenus autonomes et mission première

Derrière toute cette histoire avec la directrice des Grands Frères Grandes Soeurs de l’Outaouais (GFGS) et l’arrestation du journaliste de Radio-Canada, il y a ce manque à gagner qui saigne tous nos petits organismes communautaires.

Les subventions gouvernementales sont moins généreuses et Centraide revoit à la baisse ses investissements chaque année faute d’atteindre ses objectifs de campagne. Tandis que la population de l’Outaouais augmente au même rythme que les besoins en assistance de toute sorte. Ces facteurs mis ensemble forcent les OBNL (organismes à but non lucratif) à faire preuve de créativité pour assurer leur survie et poursuivre leur mission.

Cette situation, à son tour, entraîne une pression extraordinaire sur les conseils d’administration et les directions d’organisme. J’ai siégé quelques années au conseil d’administration d’Entraide familiale de l’Outaouais et je peux en témoigner. Tous partagent l’ambition de divertir leurs sources de revenus pour ne plus dépendre des subventions gouvernementales. En ce sens, on peut lever notre chapeau à la directrice des GFGS de l’Outaouais, qui a su développer un modèle d’affaires permettant d’assurer des revenus autonomes pour l’organisme. Des revenus très importants. Et c’est de ça, justement, que je veux parler.

Avez-vous remarqué que depuis deux ans environ, chaque fois qu’on entend parler des GFGS de l’Outaouais, c’est pour des questions reliées à ces fameuses boîtes de collecte de vêtements? Comme si tout à coup la seule raison d’être de l’organisme consistait à collecter nos guenilles, que c’était devenu sa principale mission. Au point où l’on soit en droit de se demander à quoi sert tout cet argent. Et quelle énergie est mise réellement aux jumelages de jeunes avec des « grands frères ou grandes sœurs »? 

Selon le rapport annuel de l’organisation, l’organisme aurait généré 867 000 $ de revenus en 2016-2017 en vendant des vêtements usagés au Village des valeurs, soit 92 % de son budget annuel d’un peu plus de 900 000 $. Si on fait abstraction de la directrice générale et de la comptable, l’organisme compterait actuellement 13 employés qui vaquent exclusivement à la collecte de vêtements, alors que seulement trois travaillent directement à la réalisation de sa mission. 

Du côté des réalisations, il y aurait actuellement une quarantaine de jumelages traditionnels de GFGS, et que des activités diverses (cuisine, lecture, jumelage d’un jour, bricolage, etc.) ont été offertes au cours de l’année. Au total, 267 jeunes auraient bénéficié des services de GFGS, et le rapport ne dit pas si ce sont les mêmes jeunes qui ont été comptés plus d’une fois. En admettant qu’ils soient tous différents, le ratio du coût des opérations vs le nombre d’enfants servis représente près de 3400 $ par occasion. Et si on répartit cette somme sur le nombre de jumelages réels, qui est de 42, ça représente près de 21 500 $ par jumelage. C’est beaucoup d’argent. Beaucoup!

Selon Radio-Canada, certains membres du conseil auraient récemment tenté d’instaurer une meilleure politique de gouvernance au sein de l’organisme. D’autres auraient demandé, avec raison, à consulter le contrat liant GFGS au Village des Valeurs, et souhaitaient un audit des états financiers. Ce que la directrice aurait refusé avec les grands éclats, percevant ces initiatives comme de l’ingérence et un manque de confiance. Il ne faut donc pas s’étonner que plusieurs aient jeté la serviette au cours des derniers mois.

Bref, il faut applaudir les organismes qui arrivent à se financer de façon autonome, et reconnaître le modèle ingénieux de Yolande Dubé avec ses collectes et reventes de vêtements usagés. Toutefois, lorsque le trois quarts du personnel d’un organisme est consacré aux activités d’autofinancement pour payer leurs salaires, on se dit que l’appât du gain est parfois délicieux. Et on est en droit de se demander… qui sont les poissons ?

Nathalie Brunette, Gatineau