Le nouveau président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi (droite)

Élections au Congo : quel rôle pour la communauté internationale?

OPINION / Pour la première fois de son histoire, la République démocratique du Congo (RDC) va connaître une alternance politique du pouvoir depuis son indépendance en 1960, suite à des élections. Alors que l’élection de Félix Tshisekedi en tant que président suite aux scrutins du 30 décembre 2018, pour succéder à Joseph Kabila suscite beaucoup d’espoir, il semble par la même occasion, plonger le pays dans une crise politique du moins inattendue.

Sorti deuxième, le candidat Martin Fayulu dénonce un « hold-up électoral » et saisit la cour constitutionnelle afin de contester les résultats des urnes proclamés par la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Étant donné que plusieurs thèses ont déjà été élaborées, je focaliserai le débat autour du rôle que peut jouer la communauté internationale dans les élections africaines. Pour ce faire, la présidentielle ivoirienne de 2010 sera évoquée en fin d’article afin de dégager des similarités avec le cas de la RDC.

Dès l’entrée de jeu, Martin Fayulu qui était alors inconnu à l’échelle nationale, voit sa popularité s’agrandir grâce notamment aux caméras et micros des chaînes internationales telles que TV5, France 24 et RFI. Le temps d’antenne accordé à Fayulu laisse croire que l’Occident en général, et la France en particulier, s’est choisi son candidat. La confirmation de ce choix intervient quelques heures après que des résultats provisoires annoncés par la CENI donne à Félix Tshisekedi 38,54 % des voix, loin devant ses deux principaux rivaux, Martin Fayulu et Emmanuel Shadary qui obtiennent respectivement 34,83 % et 23,84 % des suffrages exprimés. 

La France réagit en premier pour contester. Le ministre français des Affaires étrangères, Yve Le Drian, soutient sur la chaîne Cnews, que « les résultats proclamés […] ne soient pas conformes aux résultats que l’on a pu constater ici ou là, parce que la conférence épiscopale du Congo [CENCO] a fait des vérifications et annoncé des résultats qui étaient totalement différents ». Selon les données dont dispose la CENCO, « M. Fayulu était a priori le leader sortant de ces élections », conclut le ministre. Rappelons-le, quelques jours auparavant, la France avait également saisi le Conseil de sécurité des Nations unies afin de faire pression sur la CENI.

Comment expliquer l’intérêt de la France sur les élections congolaises?

C’est depuis les dernières élections de 2011 en RDC que les relations entre ce pays et les pays occidentaux ont commencé à se refroidir. Joseph Kabila qui était autrefois l’allié des Occidentaux a changé de stratégie et s’est tourné vers la Chine et la Russie a qui il a accordé un accès privilégié aux contrats congolais, autant sur le plan économique que militaire. Ainsi, c’est au profit de la Chine et de la Russie que l’Occident a vu son influence diminuer dans cette région hautement stratégique économiquement et géopolitiquement. La RDC qui partage ses frontières avec neuf autres pays occupe une position centrale en Afrique et permet d’avoir accès à la région des Grands Lacs qui est riche en minerai.

C’est à coup de plusieurs sanctions infligées à Kabila et ses proches que les États-Unis et l’Union européenne (EU) ont essayé de reprendre la main, mais sans trop de succès. Les sanctions ont eu l’effet pervers de radicaliser le régime Kabila qui est allé jusqu’à refuser l’aide des États-Unis, de l’UE et de l’ONU dans l’organisation des récentes élections. De même, il a privé de visas à tous les Occidentaux qui souhaitaient faire le déplacement pour assister aux élections congolaises en qualité d’observateurs.

Kabila a également forcé à l’exil son principal adversaire, Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga qui entretient de bonnes relations avec plusieurs pays occidentaux, entre autres la France, la Belgique et les États-Unis. M. Katumbi qui reste très populaire auprès des Congolais n’a pas pu présenter sa candidature, alors qu’on lui donnait une longueur d’avance sur l’ensemble des candidats.

N’ayant pas d’autres options, les Occidentaux étaient contraints de se trouver un autre allié et se tournèrent vers Martin Fayulu, un proche de Moïse Katumbi. C’est d’ailleurs sous la coalition LAMUKA («réveille-toi», en français) qui compte les opposants les plus farouches de Kabila, dont Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba (récemment acquitté par la Cour pénale internationale) que Fayulu a présenté sa candidature.

La presse internationale fait-elle officieusement pression au nom de la communauté internationale?

TV5 Monde, RFI et le Financial Times, affirment avoir en leur possession plusieurs documents qui remettraient en cause les résultats proclamés par la CENI. D’après une analyse faite conjointement avec le Groupe d’étude sur le Congo, un institut de recherche de l’Université de New York, les médias occidentaux affirment que M. Fayulu serait le vrai vainqueur de ses élections avec 62,8 % des suffrages, devant Emmanuel Shadary qui obtient 17,99 % et 15 % pour Felix Tshisekedi.

Le collectif de journalistes et chercheurs occidentaux qui expliquent clairement la méthodologie utilisée afin d’arriver à des telles affirmations, soutient également qu’à part les données de la CENCO sur lesquelles on peut se fier, celles obtenues du fichier de la CENI n’avaient « ni en-tête, ni logo ou signes caractéristiques de la commission » (TV5 Monde) et sont passées dans les mains de la coalition LAMUKA.

La fiabilité de ces données peut être remise en question à plusieurs niveaux. Premièrement, la source de la fuite ou le nom de la personne ayant fourni ces informations reste inconnu. Deuxièmement, on ne peut pas affirmer avec certitude que ces données viennent bel et bien des fichiers de la CENI. Tel que l’affirme TV5 Monde, il n’y aucun indicateur sur les documents obtenus permettant de retracer sa provenance. Néanmoins, Gérard Gérold, présenté comme expert en matière électorale, et ancien conseiller de la mission de l’ONU en RDC affirme qu’« aucun autre organe dans le pays n’est capable de produire et de compiler de telles données, aussi précises et détaillées». Finalement, les données provenant de la CENCO sont un échantillon estimé à 43 % des suffrages et encore là, il ne s’agit que d’une estimation.

Depuis le début de la campagne, jusqu’aux résultats proclamés par la CENI, aucun autre candidat à la présidentielle congolaise n’a eu autant de temps d’antenne que Fayulu auprès des médias internationaux. En communication l’information est contrôlée et les médias ne donnent que l’information qu’ils souhaitent diffuser. En brandissant Martin Fayulu dans toute la presse internationale qui est très suivi par les auditeurs congolais, y aurait-il eu là une volonté masquée de l’Occident de le faire passer en force, en dépit du choix des Congolais?

Ces manœuvres qui sont pilotées par la France rappellent le scénario de la Côte d’Ivoire. Il y a près de 10 ans, la commission électorale ivoirienne avait proclamé élu Alassane Ouattara, suite aux suffrages exprimés aux élections de 2010. Quelque temps après, la cour constitutionnelle avait invalidé ces résultats et proclamé Laurent Gbagbo président. À la surprise des Ivoiriens, la communauté internationale avait proclamé de la bouche de Choi Young-jin, le représentant du secrétaire général des Nations unies à Abidjan, ses propres résultats, différents des deux premiers, qui donnaient M. Ouattara gagnant. Avec trois résultats différents, en provenance de trois différentes institutions, on avait là des bonnes raisons pour recompter les voix. Cependant, la France s’opposa à tout recomptage et jusqu’à présent on ne saura jamais lequel des trois résultats était conforme aux urnes.

Afin d’éviter la propagande, les canaux des chaînes internationales avaient été interrompus par les autorités ivoiriennes. Pendant quelques mois, la Côte d’Ivoire était paralysée et coincée entre deux présidents. Avec l’aide de la France, tous les moyens furent mis en œuvre pour que Ouattara prenne le contrôle du pays. Outre les moyens militaires mis à la disposition d’Ouattara par la France, les médias français répétaient en boucle la victoire de ce dernier. Après des semaines de conflit qui ont fait près de 3000 morts, Lurent Gbagbo fut arrêté par les Casques bleus et envoyé à la Cour pénale internationale. Aujourd’hui, l’histoire nous montre que toutes les accusations retenues contre lui n’ont pas pu être prouvées en cour.

Conclusion : faudrait-il laisser la communauté internationale s’ingérer dans les élections africaines au risque de créer des conflits post-électoraux?

Le mardi, 22 janvier, les diplomates européens qui se réunissaient à Bruxelles afin d’apporter une position commune face aux élections en République démocratique du Congo étaient encore divisés. Alors que les uns appelaient à continuer les pressions sur la Ceni et le gouvernement congolais, les autres se voulaient conciliants en saluant la volonté d’alternance exprimée par les Congolais.

Le peuple congolais devrait rester vigilant et s’assurer que le coup de la Côte d’Ivoire ne se répète pas en RDC. Il est vrai que les médias étrangers restent une source fiable d’information, mais l’information diffusée n’est pas toujours amputée d’impartialité. Autant les médias congolais peuvent être acquis au pouvoir en place, les médias internationaux ont aussi un agenda qui sert avant tout les intérêts de leurs pays respectifs.

Le gouvernement congolais a-t-il été avant-gardiste en excluant la communauté internationale du processus électoral congolais? Pour l’instant, le nouveau président élu vient de recevoir ces premiers messages de félicitations des pays africains tels que l’Afrique du Sud, le Kenya ou encore le Burundi. L’Union européenne reste prudente et revient sur sa position initiale qui demandait plus de transparence. Certains pays européens ont même annoncé qu’ils enverront des représentants assister à l’investiture du cinquème président de la RDC.

L'auteur du texte est Nick Kayembe, analyste politique à Ottawa.