La priorité de Doug Ford a toujours été d’appuyer le milieu des affaires.
La priorité de Doug Ford a toujours été d’appuyer le milieu des affaires.

Économie et deuxième vague

Geneviève Tellier
Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
CHRONIQUE / Justin Trudeau a haussé le ton, cette semaine, en rappelant à certains de ses homologues provinciaux qu’il fallait demeurer très vigilant face à la COVID-19 : ce virus est encore tout aussi dangereux qu’il l’était au début de la pandémie. Vaut mieux, dit-il, suivre maintenant des consignes strictes de santé publique que de relâcher les règles et en payer un lourd prix plus tard.

Le premier ministre Trudeau n’a nommé personne directement, mais Doug Ford était très certainement ciblé par ses déclarations. Alors que le nombre de cas augmente de façon très inquiétante en Ontario, la province a décidé d’assouplir certaines règles. Ainsi, les bars, restaurants et gyms ont pu rouvrir dans les zones les plus critiques.

Mais pas partout. Dans certaines municipalités, les autorités sanitaires locales ont décidé de resserrer certaines mesures. Est-ce que le premier ministre serait en train de perdre le contrôle de la situation ? C’est la question que bien des personnes commencent à se poser.

Pourtant, il ne faut pas se surprendre de l’attitude de Doug Ford. Sa priorité a toujours été d’appuyer le milieu des affaires. Il ne le fait pas pour aider les plus riches et les plus puissants de ce monde. C’est avant tout par conviction personnelle qu’il agit ainsi : à son avis, ce dont les gens ont le plus besoin, c’est d’un emploi, c’est-à-dire d’un gagne-pain qui leur permet de subvenir à leurs besoins.

Cet argument a un certain mérite. Le fait d’avoir une source de revenus prévisibles et stables procure très certainement une forme de contrôle (d’émancipation, disent les intellectuels) : ces revenus permettent à chacun de prendre ses propres décisions en fonction de ses propres besoins et désirs. Par contre, cette insistance de Doug Ford à protéger les emplois en soutenant les entreprises lui fait perdre de vue d’autres considérations. Nous en avons un bel exemple avec le budget qu’il a présenté la semaine passée.

Il s’agit d’un budget qui fait la promotion de la relance économique en baissant les impôts, les taxes et d’autres frais pour les entreprises. Ces baisses sont problématiques pour deux grandes raisons. Premièrement, contrairement à ce que plusieurs économistes affirment, il n’a pas encore été démontré que ces baisses, surtout celles destinées aux mieux nantis, stimulent l’économie. Les dirigeants d’entreprise qui paient moins d’impôt ne créent pas plus d’emplois. En fait, on voit de plus en plus des exemples contraires, surtout aux États-Unis où de nombreuses initiatives de réduction du fardeau fiscal des plus riches ont déjà été mises en place. Après plusieurs années d’essai, on ne voit toujours pas de résultats positifs tangibles. Même le très sérieux et impartial Congressional Budget Office (l’équivalent américain du bureau du directeur parlementaire du budget) a récemment émis de sérieux doutes vis-à-vis de cette stratégie.

Deuxièmement, en réduisant les impôts et les taxes pour certains, la province renonce à des revenus qui lui auraient permis de financer des services publics importants, comme les soins de santé ou encore l’éducation. Doug Ford va même plus loin. Certaines baisses consenties au milieu d’affaires devront être financées par les autres contribuables. Par exemple, le gouvernement va payer une partie de la facture d’électricité des entreprises des secteurs commerciaux et industriels. Autrement dit, ce sera à l’ensemble des contribuables de la province de financer une partie de la consommation des entreprises. Quel sera donc l’incitatif pour ces entreprises de diminuer leur consommation énergétique ?

Le budget présenté la semaine dernière est inquiétant. Il met en place des mesures mal ciblées, présentées maladroitement comme un plan de relance économique. On est loin d’une solide stratégie de relance. Il s’agit plutôt d’un programme politique, qui vise à soutenir le secteur des affaires, coûte que coûte, sans réaliser les réelles conséquences des mesures annoncées. L’expérience nous a appris que les réductions fiscales ne stimulent pas la relance économique. Pourquoi donc vouloir les présenter, maintenant, en pleine pandémie ?

L’auteure est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.