Du bon ou du mauvais français?

OPINION / Saviez-vous que vous faites une faute de français quand vous dites que vous êtes confortable dans un fauteuil (le mot «confortable» ne peut s’employer qu’avec un objet, comme dans l’expression «ce fauteuil est confortable»)? De façon similaire, saviez-vous que le mot «job» ne peut être que masculin et qu’il ne peut désigner qu’un métier (comme dans «il a un bon job») mais non un produit (comme dans «il a fait une belle job») ?

De façon similaire, saviez-vous que le mot «gang» aussi est masculin — tout comme sandwiche — et qu’il désigne un groupe de malfaiteurs (comme dans «un gang de rue»)? Ainsi, l’expression «ma gang de chums» est erronée.

Saviez-vous que les mots «chum», «opportunité» (au sens d’occasion), «batterie» (au sens de «pile») sont à bannir, mais que les mots «management», «charter» et «sponsoriser» sont acceptables? C’est pourtant bien ce qu’on peut trouver dans le fameux Multidictionnaire de la langue française de Marie-Eva de Villiers, paru chez Québec-Amérique.

Mise à part l’évidence des «deux poids deux mesures» dans certains jugements ainsi portés par l’auteure sur les usages français et canadiens, on peut se demander s’il n’existe pas de critères plus objectifs, plus «scientifiques» pour évaluer la correction de tels usages. Ainsi, est-il possible de dire objectivement que tel ou tel mot a) est bien français et b) peut être considéré comme du bon français (à bien distinguer du «beau» francais, cette notion étant naturellement plus subjective).

Je me limiterai ici à poser quelques questions plus précises afin de mieux cerner le problème. Et plutôt que parler de «mot», je parlerai de «forme», ce qui permet d’inclure dans l’analyse des tournures plus longues que des mots.

Ainsi, la forme en question est-elle passée à l’usage? Les anglicismes «chum» et «management», par exemple, sont-ils utilisés systématiquement par des francophones? Et si oui le sont-ils dans toute francophonie ou seulement dans certaines régions, et lesquelles ? Enfin cette forme a-t-elle subi l’épreuve du temps? Le mot «cassettophone» aura certes été plus éphémère que «chum»!

La forme respecte-t-elle les règles de construction du français? C’est la norme grammaticale ou linguistique, laquelle sert à déterminer ce qui est bien français dans sa structure interne. Ainsi la graphie du mot «chum» — il faudrait en principe écrire «tchomme» —, ainsi que sa prononciation (le «tch» initial est un anglicisme) ne sont pas français. Par contre, la graphie et la prononciation du mot «lousse» («loose» en anglais) le sont tout à fait, même si ce mot est très critiqué. Et absolument rien, sur le plan linguistique, ne prédispose le mot «chum» — tout comme «gang» et «sandwiche» d’ailleurs — à être masculin ou féminin. On doit dire toutefois que ce critère grammatical n’y peut pas grand-chose contre le pouvoir de l’usage et de la norme sociale.

La forme en question est-elle socialement acceptable et si oui, dans quel contexte?

Ainsi dire que «le Canadien de Montréal en a mangé une maudite» serait plus acceptable à l’émission Tout le monde en parle qu’au Téléjournal. De même le mot «gang» est «familier» en français canadien et considéré «standard» en français continental. Quant à un énoncé comme «Viens icitte, toé, mon tabar…», il appartient au français dit « populaire », le fameux joual, et il est socialement stigmatisé, ou dévalorisé, quel que soit le contexte.

Ce dernier critère, qu’on appelle la norme sociale, est le plus fréquemment utilisé, mais aussi le plus mal compris et le plus malmené par certains apôtres du bien parler, lesquels ont souvent tendance évaluer chaque usage particulier de façon absolue («en manger une maudite» est à bannir, point à la ligne), plutôt que relativement aux différents critères que je viens d’énumérer.

L'auteur, Pierre Calvé, est professeur de linguistique (retraité) de l'Université d’Ottawa.