Le président des États-Unis, Donald Trump

Donald Trump, cette arche perdue

Avons-nous déjà tout dit sur Donald Trump? Pas au sens où nous en avons déjà fait le tour, la visite ne serait de toute façon pas très longue, mais dans le sens où je trouve que nous nous répétons beaucoup. Chaque jour il est facile de recenser de nombreux articles qui nous expliquent, avec raison, à quel point le président américain est odieux, impoli, inculte, et j’en passe. On émet des diagnostics sur sa capacité à gouverner, sa santé mentale est évaluée, on surenchérit sur ses mauvaises manières et l’on cherche désespérément une formule magique qui le ferait disparaître. D’un point de vue politique le fantasme de sa destitution (impeachment) est récurrent.

Agissons-nous de la sorte parce que sa présence nous semble intolérable et que nous nous sentions obligés quotidiennement de réitérer notre mépris afin de soulager notre conscience ou bien le président des États-Unis est-il une anomalie qui n’a pas sa raison d’être et que son comportement est si inexplicable qu’il nous indispose? 

Dans les deux cas, il me semble que nous sommes condamnés à nous lamenter. Ce qui ne veut pas dire que toute forme de journalisme critique n’existe pas, que les efforts de Barstow et Buettner dans le New York Times ne sont pas louables, mais l’ensemble semble tomber à plat et nous ramène à notre statut de ruminant. Le dernier film de Michael Moore l’illustre bien. L’effet qu’il génère est démobilisateur. Les efforts critiques sont vains et au mieux produisent un bruit de fond. Une colère sourde. Une révolte à la Colin Kaepernick dont l’exhalaison néo-libérale a vivement été dénoncée.

J’ai surtout le sentiment que nous refusons de souffrir. Que le moment Trump, nous n’osons pas le regarder en face de peur de nous liquéfier, sorte d’arche d’alliance qu’il ne faudrait pas ouvrir. Que nous préférerions remonter le temps et tuer le jeune Adolf Hitler, à l’époque où il était supposément peintre en bâtiment afin que la suite n’arrive jamais. 

Comme si l’on pouvait contrôler le déroulement de l’Histoire. 

C’est un peu l’impression que les démocrates nous laissent aussi quand leur stratégie consiste à revenir sur l’élection truquée, mettre l’accent sur l’ingérence russe, le rôle du FBI ou dans l’affaire Kavanaugh s’épancher sur sa consommation d’alcool et consulter ses anciens collègues de fraternité. Je pensais que l’enjeu de l’affaire du juge Brett Kavanaugh transcendait l’individu lui-même, que la remise en question de Roe vs Wade était en filigrane et que les droits des femmes étaient sérieusement menacés. Les chemins de traverse semblent surutilisés parce que nous sommes déterminés à restituer la vérité des faits, et surtout à abréger notre souffrance en revenant en permanence à Trump tout en prenant bien soin de cacher ce président que je ne saurai voir. La vérité nous manque-t-elle à ce point-là quand le Québec vient d’élire majoritairement un gouvernement qui ne se préoccupe guère des changements climatiques? La présence du candidat (et désormais premier ministre) François Legault dans le quartier Mont-Bleu à Gatineau tout juste ravagé par une tornade est tout de même ironique.

Je pensais, à tort visiblement, que la question de la vérité, de la post-vérité était réglée une fois pour toute. Que le roi était nu et que tout le monde le savait. Que Trump mentait, allait mentir et mentirait encore et toujours. Qu’il s’agissait d’un postulat, à la limite d’un théorème que l’on n’épuisera pas en multipliant la répétition ad nauseam d’un même exercice algébrique. Au nom de quoi continuons-nous à nous attarder sur un individu qui n’est au fond qu’une diversion? Pourquoi ne le traitons-nous pas ainsi? Tout le monde sait que Trump est un idiot utile, qu’il disparaîtra quand le président de la Russie Vladimir Poutine n’aura plus besoin de lui. 

Nous refusons de regarder l’abysse parce que nous ne savons que faire de cette « nouvelle » façon de faire de la politique, celle où un pouvoir politique n’a plus besoin de parler pour exister et confronter nos certitudes. Les résultats des élections au Québec montrent à quel point nous manquons de vocabulaire quand vient le temps d’analyser une campagne sans une opposition fédéraliste-souverainiste et où François Legault incarne le « changement », lui qui se disait à l’aise d’être associé à Donald Trump par ses adversaires. C’est sans doute parce que le président des États-Unis est « le dernier homme » au sens nietzschéen et que tant que nous ne changeons pas de principe d’évaluation, tant que nous remplaçons les vieilles valeurs par de nouvelles, marquant seulement de nouvelles combinaisons entre les forces réactives et la volonté de néant, rien n’est changé, nous sommes toujours sous le règne des valeurs établies.

L'auteur est Jérémie Valentin, Enseignant en science politique au Cégep de l’Outaouais.