Le voyage de Jacques Hébert en Pologne communiste a déclenché un tollé.

Dix ans plus tard, Jacques Hébert : le «gauchiste»

S’il vivait encore, Jacques Hébert (1923-2007) serait-il dénigré au Québec par certains et qualifié de « gauchiste » sur la place publique en raison de quelques-unes de ses interventions, notamment en regard de son plaidoyer bien connu en faveur d’un rapprochement entre les cultures, du nécessaire accueil et du soutien à donner, selon lui, aux déshérités de la Terre et d’une évolution des mentalités sur ces questions ? Il y a fort à parier que si. Ce ne serait pas, en tout cas, nouveau pour l’ancien sénateur et fondateur de Jeunesse Canada Monde, lequel est décédé il y a 10 ans.

Le thème de l’« infiltration gauchiste » est en effet récurrent dans l’histoire du Québec. La première expérience de Hébert à ce sujet remonte à l’époque du gouvernement de l’Union nationale de Maurice Duplessis, au milieu des années 1950.

En pleine guerre froide, pendant que Duplessis fait surveiller par des gardes les trésors polonais 24 h par jour dans le but de s’assurer qu’ils ne puissent être remis au « gouvernement de sans-Dieu » de Varsovie, Jacques Hébert, le fougueux directeur de l’hebdomadaire Vrai, s’envole à la fin de 1955 pour un voyage inédit. Deux semaines derrière le « rideau de fer », en Pologne communiste.

À son retour, le compte rendu qu’il donne de son séjour polonais à la nouvelle télévision de Radio-Canada déclenche un tollé chez certains journaux duplessistes et catholiques. La violente polémique au centre de laquelle il se retrouve se prolonge pendant des mois et va de rebondissements en coups de théâtre.

Le globe-trotter est conspué sur la place publique sur la base d’un sujet qui est au Québec matière à anathème. Jacques Hébert est soudainement accusé d’être un gauchiste, un communiste ou un sympathisant. Au milieu des attaques de la presse, des appels d’injures et des lettres anonymes, un prêtre du haut de la chaire le dénonce aux paroissiens. Contournant le débat public, se jettent en parallèle dans la mêlée l’archevêque de Montréal, le cardinal Paul-Émile Léger, et le secrétaire particulier de Maurice Duplessis.

Un an plus tard, l’historien Robert Rumilly reprend l’accusation de « gauchisme » servie à Hébert. Il lui donne une pérennité à l’intérieur d’un brûlot qu’il intitule L’infiltration gauchiste au Canada français.

Rumilly s’y montre amer. Il constate que Jacques Hébert est encore invité dans les studios de Radio-Canada. Il tisse un lien étroit entre le pèlerinage — c’est son terme — du directeur de Vrai en Pologne et les dénonciations du colonialisme français qu’avait faites le globe-trotter du temps où, parcourant le continent noir, il écrivait pour Le Devoir. Rumilly laisse entendre que Hébert entretient depuis des années des rapports avec Moscou. Lui et son hebdo, soutient-il, font partie d’un réseau de gauchistes qui se livre à un travail de sape au Québec. Parmi les alliés que compte Hébert, Rumilly cite à la barre un certain nombre d’agents perturbateurs tels que la revue Cité libre, Le Devoir et la Société Radio-Canada.

Aussi marqué soit-il par un attrait pour les théories du complot, le pamphlet de Robert Rumilly n’en demeure pas moins significatif. Quelques années avant le début de la Révolution tranquille, l’auteur met le doigt sur une réalité qui émerge et qui représente pour lui un danger.

En cette année de 1956, la petite opposition à Maurice Duplessis dont fait partie Jacques Hébert se structure et elle se tonifie tandis que les esprits évoluent de manière de plus en plus perceptible. En ce sens, les charges de l’auteur de L’infiltration gauchiste contre Hébert et son voyage en Pologne communiste peuvent être vues comme autant de pièces à conviction qui sont exposées par un Rumilly aux abois dans le cadre d’un procès qu’il intente à un menaçant prologue à des temps nouveaux, lesquels vont voir Montréal offrir au monde l’Expo 67, un événement qui, faut-il le rappeler, sera bâti autour du thème « Terre des Hommes ».

Yves Lavertu, Montréal

Auteur de L’affaire Hébert – Chronique d’un scandale dans le Québec de Duplessis (Montréal, Yves Lavertu éditeur, 2017, 232 pages).