La sécurité d’emploi et les excellentes conditions de travail du fédéral ont un effet pernicieux, selon l'auteur du texte.

Des fonctionnaires sous-exploités

OPINION / J’ai renoncé — à 50 ans — à un emploi à vie, un salaire de 120 000 $, un mois de congé payé et des régimes d’assurances et de pension parmi les meilleurs au pays. J’ai choisi de tenter ma chance comme consultant en finances publiques dans les pays en développement. Est-ce que j’étais tombé sur la tête ? Simple : j’étais devenu malheureux. Et cela crevait les yeux.

Pourtant, en presque 18 ans de service, j’avais connu des moments forts. J’avais conseillé de brillants ministres et hauts fonctionnaires. La liste est longue d’expériences et de connaissances que mes fonctions m’ont apportées. Je serai toujours reconnaissant envers cette noble institution qu’est l’État canadien.

Jusqu’à l’aube de la quarantaine, ma carrière pointait vers le haut. Puis, je ne me sentais plus à ma place. Petit à petit, ma confiance en moi s’effritait. Je me voyais sous-exploité. Mais avec 360 000 postes, j’ai fait le pari qu’il devait bien y en avoir un dans lequel je serais plus efficace et utile, donc plus heureux. Je me suis mis à utiliser mon réseau, mais sans véritable succès. Je tournais en rond.

Quand tu te lèves le matin avec le moral dans les talons, quelque chose ne va pas. Beaucoup de mes collègues étaient dans une situation comparable. J’aurais souhaité alors être appuyé par un quelconque service de placement à l’interne. Une organisation souple et dynamique (et payante ?), dont le mandat aurait été de mettre en contact le chercheur de défis avec le chercheur de talents, pour tendre vers ce que les économistes appellent « l’optimum de Pareto ». Hélas, un tel « optimisateur de talents » n’existe pas au sein de l’État. À l’heure actuelle, les gestionnaires ne sont pas incités à appuyer un employé qui voudrait changer de ministère. En général, cela est laissé à leur discrétion et ils le feront s’ils y voient un avantage pour eux ou leur équipe. Servir l’intérêt supérieur de l’État n’est pas un facteur systématiquement pris en compte.

La sécurité d’emploi et les excellentes conditions de travail du fédéral ont un effet pernicieux. Elles incitent les employés à demeurer dans des postes qui ne leur conviennent pas. À l’interne, on appelle ça avoir les « menottes dorées ». L’employé reste alors dans un mariage de raison. Dans les faits, tout le monde est perdant. Des ajustements sont plus que nécessaires.

Je me voyais lentement glisser vers ce groupe d’employés sous-exploités et insatisfaits, et ce bien malgré moi. J’ai demandé un congé sans solde et suis allé travailler dans le privé. Pendant trois ans, j’y ai vécu une expérience extraordinaire. De retour au gouvernement, j’ai été rapidement confronté aux mêmes problèmes qu’avant. Je suis reparti, cette fois pour de bon.

À mes ex-collègues fonctionnaires heureux au travail, je dis bravo ! Aux autres, je veux leur rappeler que le salaire et la sécurité d’emploi sont certes importants, mais que le bonheur (au travail comme ailleurs) n’a pas de prix. Qui plus est, rester malheureux et attendre la retraite salvatrice peut s’avérer un piège : la maladie, la dépression, ou que sais-je, s’invite parfois au moment où on se croit enfin libéré de nos menottes dorées.

L’employé a sa part de responsabilité, mais c’est à la fonction publique que revient le devoir d’optimiser l’allocation de ses ressources humaines pour en tirer le maximum de bénéfices pour les Canadiens. L’effort d’optimisation doit inclure une modernisation du processus de dotation à l’interne. 

Elle doit passer par un changement de culture organisationnelle, où la prise de risque est encouragée plutôt qu’inhibée.

En 2020, nous avons besoin d’un État souple et moderne pour accompagner notre développement. Sinon, la fonction publique peinera à évoluer au rythme exigé par la société qu’elle doit servir. Elle doit prendre le risque du changement et de la transparence, et elle dispose de tous les moyens pour réussir.

Moi, je reviens du Burkina Faso pour mon tout premier contrat de consultant. Satisfaits, mes clients viennent de m’offrir un second mandat. Je suis redevenu heureux ! Dommage qu’il ait fallu que je quitte la fonction publique pour en arriver là : nous avions tant investi l’un dans l’autre. 

Mais le bonheur n’a pas de prix.

L'auteur du texte est Martin Houle, économiste et ex-fonctionnaire.