Denise Bombardier

Denise Bombardier, insécure de sa langue?

OPINION / Si vous avez écouté l’entrevue de Denise Bombardier à Tout le monde en parle le 6 octobre, vous avez entendu des propos chocs qui ont suscité beaucoup de dégoût et de colère. La polémique créée par les propos de Mme Bombardier s’est fait ressentir dans l’ensemble du Canada français. En réaction à ceci, l’émission Tout le monde en parle a dédié encore une fois un segment de l’émission au sujet et a permis de faire entendre la perspective des francophones minoritaires.

Après tout ceci, comment est-ce possible que Mme Bombardier continue de défendre son idéologie, et ce, malgré la présence de preuves explicites du contraire ? Elle ne manque pourtant pas d’informations, ayant consulté la minorité et recueillie les données nécessaires pour corriger sa théorie pendant son projet documentaire « Denise au pays des Francos ». Qu’est-ce qui la pousse à continuer de défendre son idéologie avec tant de fermeture et de résistance ?

Pour mieux comprendre la réaction de Denise Bombardier, il faut comprendre les dynamiques sociales sous-jacentes qui ont façonné sa perception du langage et son identité langagière. On comprend pendant l’entrevue du dimanche 6 octobre dernier que Mme Bombardier a grandi dans un milieu où le joual coexistait avec le français dit « standard ». Elle explique que le joual est sa langue maternelle et qu’elle a compris très jeune que de par son appartenance à cette minorité linguistique, elle allait être discriminée et défavorisée par rapport à la majorité linguistique qui parle le français « standard ». Bref, elle a compris que sa langue maternelle allait lui nuire dans l’avancement de sa carrière et dans son épanouissement : « Moi, je viens d’un milieu où tout le monde parle le joual. C’est pour ça que j’ai étudié. Ma langue première que j’ai entendue c’était le joual. Et je savais […] que plus on savait écrire, si on savait bien écrire, c’était un plusse. Et que si on savait bien s’exprimer c’était un plusse. »

Ce que Mme Bombardier exprime, c’est qu’elle a elle-même à un moment donné dans sa vie ressentie de l’insécurité linguistique. L’insécurité linguistique se caractérise par le sentiment que son langage est inadéquat et inférieur et est associée à plusieurs conséquences négatives, dont une baisse de l’estime de soi. L’insécurité linguistique se présente dans un contexte particulier : lorsque deux variétés linguistiques (ou plus) coexistent dans une même région et que l’une de ces variétés linguistiques est perçue comme étant supérieure et l’autre est perçue comme étant inférieure (situation de diglossie). La langue profitant d’une perception de supériorité est la langue standard (ici le français « standard », aussi appelé le bon français) et la langue associée à un statut inférieur est la langue locale ou la langue vernaculaire. Pour Mme Bombardier, cette tension identitaire se situe entre le français « standard » et le joual, sa langue maternelle.

Lorsque vient la réalisation qu’on appartient à un groupe minoritaire dominé, il est possible de composer avec le stigma social et le stress minoritaire de différentes façons. Une des façons de gérer ce rejet social de la part du groupe majoritaire ou groupe dominant est de s’engager davantage auprès de sa communauté minoritaire, de tisser des liens serrer et de développer un sentiment de solidarité avec d’autres membres de la minorité. Ceci aurait un effet protecteur au niveau psychologique et permettrait de mieux composer avec le stress minoritaire.

Une autre réaction observée est, au contraire, de s’exclure de son propre groupe minoritaire, de dénigrer les pratiques langagières de cette minorité et d’exprimer un favoritisme envers le groupe dominant. La tendance à vouloir s’associer au groupe majoritaire se présente surtout lorsque celui-ci est perçu comme étant plus attrayant et plus prestigieux. L’individu mise alors sur les avantages d’appartenir au groupe majoritaire et cherche à éviter le rejet social et les désavantages reliés à l’appartenance à la minorité. L’individu cherchera aussi à adopter les comportements linguistiques et perspectives du groupe majoritaire. Ceci inclut les comportements et discours de domination et d’oppression à l’endroit de la minorité. Sans nécessairement en être conscient, l’individu qui adopte cette stratégie de coping en réaction à sa propre insécurité linguistique contribue et maintien l’oppression qui a engendré toute cette cascade psychologique en premier lieu. On voit ceci très clairement dans le passage suivant, où Mme Bombardier adopte la posture de l’oppresseur : « Si elle ne doute pas et elle croit que la langue qu’elle doit parler c’est la langue dans laquelle elle m’a parlé (…), eh bien c’est bien dommage pour elle, et il n’y a pas d’avenir pour elle en français. Qu’elle parle tout de suite en anglais, voyez-vous ? »

Ce passage nous informe de sa propre perception dichotomique de la langue : ou bien tu parles le bon français, ou bien tu ne le parles pas du tout. C’est en effet à cette contrainte qu’elle tente elle-même de répondre en s’efforçant de parler le français « standard » pour légitimer son existence en tant que personne francophone. On comprend maintenant que Mme Bombardier défend avec ferveur la position de Mme Bombardier. C’est très personnel.

C’est comme si l’opprimé devient l’oppresseur, et ce, dans le but de protéger et guérir sa propre blessure interne découlant de sa propre insécurité linguistique. Ne nous trompons pas, Denise Bombardier adopte la posture de l’oppresseur, mais par l’entremise d’oppression internalisée. Elle aussi cherche à protéger sa blessure, qui au fond, est la même blessure présente chez tous les francophones en situation minoritaire et de dominance.

Jessie Bossé, Ottawa