Le mot « gratte » si on le replace, comme il se doit, dans sa famille lexicale, comble un vide entre « la pelle à neige » et la « déneigeuse » ou le « chasse-neige ».

Défense de passer la gratte !

OPINION / Dans l’une de ses récentes « capsules linguistiques » à l’antenne de Radio-Canada Première, le chroniqueur Guy Bertrand disait que le mot « gratte », utilisé pour décrire l’objet dont on se sert pour dégager nos balcons et entrées de garage, devait être remplacé par « pousse-neige ».

Le voilà reparti à pontifier à tort et à travers, comme il fait trop souvent, sur des mots bien de chez nous, utilisés couramment, familièrement, correctement, par des dizaines, sinon des centaines de milliers de francophones, qui continueront malgré tout à les utiliser, tout en se disant peut-être, encore une fois, que « c’est donc dommage — je n’ose pas dire « c’est donc de valeur » — à quel point on massacre notre pauvre langue maternelle.

Rien aussi pour rassurer ceux qui vivent là où le français est minoritaire et qui souffrent déjà bien assez d’insécurité linguistique. Ce n’est pas surprenant qu’ils se sentent souvent plus à l’aise de parler anglais, sachant qu’ils n’auront pas à entendre à la CBC un préfet de discipline leur rappeler jour après jour à quel point ils s’expriment mal.

Le mot « gratte » si on le replace, comme il se doit, dans sa famille lexicale, comble un vide entre « la pelle à neige » et la « déneigeuse » ou le « chasse-neige », ces derniers mots étant plutôt associés chez nous à la machinerie lourde servant à dégager les rues. Il est vrai que le mot « gratte » sert aussi à désigner ces grosses machines dans un énoncé comme « la gratte vient de passer », mais le contexte y résout toute ambiguïté. Quant au terme « pousse-neige » proposé par M. Bertrand, il est en principe tout aussi acceptable, mais il est plus long et il a très peu de chance de remplacer « gratte », bien installé dans l’usage commun. 

Il rappelle d’ailleurs le fameux « gaminet » qu’on a inutilement proposé pour remplacer « t-shirt ». La langue naturelle a des raisons que le purisme ne connaît pas.

Certains feront remarquer bien sûr que le mot « gratte » apparaît bien dans leur dictionnaire mais pas dans le sens qu’on lui donne ici. Dans son Multidictionnaire, Marie-Eve de Villiers le qualifie en effet d’ « impropriété » (usage incorrect) dans le sens de « chasse-neige ». Larousse, entre autres définitions, dit que « gratte » peut désigner « égratignure » en Belgique et Le Robert dit bien que « gratte » est utilisé dans le sens de « chasse-neige » au Canada, mais que ce sens est « critiqué ». Antidote, par contre, dit que dans l’usage québécois, ce mot désigne, entre autres, « Une pelle dont la lame large et recourbée permet de pousser la neige ».

Que faut-il en conclure? Que seul Antidote reconnaît et définit précisément, sans jugement de valeur, l’usage de ce mot, tout en le situant géographiquement. Marie-Eva de Villiers se contente de le condamner d’autorité, sans autre forme de procès, comme le font traditionnellement les puristes, et conformément à sa méfiance chronique (comme celle de M. Bertrand d’ailleurs) des usages de chez nous. Le Larousse reconnaît bien le sens particulier que prend le mot « gratte » en Belgique, ce qu’il aurait très bien pu faire pour le sens qu’on lui donne au Canada. Le Robert n’a pu résister à le qualifier de « critiqué » au Canada, tout en fournissant le sens particulier qu’il prend en Belgique, sans toutefois le qualifier lui aussi de « critiqué », comme quoi on est souvent plus tolérant quand il s’agit d’usages européens que canadiens.

Pour illustrer un peu plus mon propos sur le danger des jugements à l’emporte-pièce, voici une autre « perle » de M. Bertrand entendue il y a quelques jours à la radio. Selon lui, on ne devrait plus dire « branlebas de combat » (réservé aux soldats !) ni « sauter aux conclusions », mais plutôt « branlebas général » et « tirer des conclusions ». Il faut vraiment être à court de « fautes » pour s’en prendre à des expressions aussi courantes qu’inoffensives.

Tout cela étant dit, les interventions de M. Bertrand sont très souvent utiles et intéressantes, lorsqu’il s’en tient par exemple à des précisions sur le ou les sens d’un mot (par ex. le mot « contondant » dans une de ses récentes capsules), son origine, son niveau de langue, son espace géographique, les confusions possibles avec un sens anglais bien différent (« adresser un problème »), etc. Il n’y a certes aucun mal à corriger ainsi certaines erreurs, mais avec discernement et à partir de critères explicites et rigoureux. Mais pour cela, il faut d’abord se débarrasser de ses préjugés sur la langue de chez nous, savoir comment fonctionne une langue parlée vivante dans le « vrai monde » et non seulement au sein d’une certaine élite (réelle ou imaginaire), accepter qu’une langue varie dans le temps, dans l’espace et dans la société, et résister à cette attitude prescriptive et intolérante qui a tant marqué notre histoire et culpabilisé des générations de francophones ne faisant pas partie de la sacro-sainte « Société cultivée de Paris ».

L'auteur du texte est Pierre Calvé, linguiste et professeur retraité de Gatineau.