Le 18 octobre dernier, l’Assemblée nationale adoptait la loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État.

De quoi la contestation de la loi 62 est-elle le symptôme?

Marie-Michelle Lacoste, une Québécoise pure laine portant le voile intégral, parade ici et là dans les médias pour répéter ad nauseam que sa vie est devenue un cauchemar depuis l’adoption de la loi 62. Juste ça. Elle parle avec gourmandise du Québec comme d’un goulag. Elle vit, désormais, dans la terreur. La voilà qui part, donc, en guerre contre le gouvernement. Épaulée dans sa missive judiciaire par un lobby intégriste bien connu, le Conseil national des musulmans ainsi que par l’Association canadienne des libertés civiles.

Fondamentalistes musulmans et « chartristes » se retrouvent unis (encore une fois) sous une même bannière partageant la même volonté de faire tomber la loi 62. Pour ces derniers, la liberté de religion est absolue. L’État qui la module en fonction d’autres paramètres est forcément coupable du pire. Attaquons-le ! 

Le 18 octobre, l’Assemblée nationale adoptait la loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État. Confuse et faible d’un point de vue conceptuel, sur le fond, la loi ne règle rien. L’injonction de donner et de recevoir des services publics à visage découvert, qui dépasse largement le seul cadre de la neutralité religieuse, se trouve nettement amoindrie par de « possibles accommodements ». Le serpent se mord la queue ! On a là l’alpha et l’oméga d’un système, les accommodements raisonnables (religieux), totalement obsolète, puisque tout est toujours à recommencer. Quant à la laïcité, érigée en tabou, soumise à mille et une critiques, adjectivée, elle est finalement, jetée aux orties. Chut, pas un mot. 

À qui cette mascarade judiciaire rend-elle justice ? À ces femmes aliénées d’une idéologie qu’il leur vole leur visage et les dépouille de leur humanité ? Aux musulmans ? Représentés comme les pires extrémistes. À notre société ? Appréhendée comme une addition d’individus sans lien les uns avec les autres. Aux yeux de ces jusqu’au-boutistes de la liberté de religion, le monde commun existe-t-il ? A-t-il encore un sens ? L’individu n’est-il qu’un simple sujet de droit ? 

Depuis plusieurs années déjà, l’atomisation de notre société est programmée au nom de la suprématie des droits individuels avec comme toile de fond la mise en place d’un système multiculturaliste plus perméable à la reconnaissance des religions dans le domaine public. Bien entendu, le gouvernement actuel est le premier responsable de cette situation de blocage dans laquelle nous sommes. 

Quand on pense au courage des Tunisiennes et des Tunisiens de l’Université de la Manouba en 2012. Voilà un doyen, Habib Kazdaghli qui a pris l’initiative d’interdire le port du voile intégral pendant les examens et les cours sur son campus de la Manouba, appuyé par une écrasante majorité du corps professoral, des syndicats, des travailleurs et des étudiants. Tous ont résisté à la terrible brutalité des salafistes qui mettaient en avant des femmes intégralement voilées pour imposer leur diktat à la Tunisie des lumières. J’y étais. J’ai vu dans leurs yeux la peur. J’ai lu sur leur visage la détermination. Celle qui nous manque cruellement pour défendre nos fondamentaux. « Ne nous laissez pas tomber », imploraient-ils. 

Aujourd’hui, en revisitant cette histoire à la lumière de notre actualité, un drôle de sentiment m’habite. Le rôle de l’État est-il de satisfaire les caprices des croyants les plus exaltés ? Autrement dit, à long terme, notre démocratie est-elle condamnée à mourir compte tenu de cette puissance irrésistible des intégristes à la retourner contre elle-même et à notre trop grande tolérance à tolérer les intolérants ?

L'auteure est Djemila Benhabib, écrivaine.