Louis Riel

De quelle couleur était Louis Riel ?

« Louis Riel redonne une voix aux autochtones » est le titre d'un article de Jean-François Nadeau (Le Devoir, 29 avril), sur la nouvelle production de l'opéra de Harry Somers. L'idée de réorienter l'opéra avec un choeur autochtone est appropriée. Les Premières nations étaient totalement absentes de la version originale de 1967 venue souligner le 100e du Canada. L'opéra à l'affiche à Toronto, Ottawa et Québec marque un autre 50 ans d'histoire, mais ses librettistes avaient raison : le chef métis n'avait pas donné de voix aux autochtones.
Les Métis constituaient au milieu du XIXe siècle la tribu la plus influente du Nord-Ouest. Ils patrouillaient les plaines et défendaient face à Londres une approche territoriale aux droits métis et autochtones, contrairement à Louis Riel, qui a revendiqué des droits linguistiques et religieux.
L'ancêtre cri des Prairies d'Estelle Shook, citée dans l'article, n'était pas le seul à trouver Riel radical. De nombreux Métis partageaient cet avis et ce n'est qu'à la suite d'âpres réunions publiques que le clergé franco-catholique a réussi à établir Riel comme porte-parole de la Rivière-Rouge. Son principal opposant durant la mobilisation de 1869 était le Métis William Dease1, traiteur polyglotte d'origine irlandaise et éleveur prospère.
Le jeune Riel qui affrontait le vétéran Dease venait de revenir à la Rivière-Rouge après 10 ans d'absence à Montréal, meurtri par les échecs (études, vocation et fiançailles) et ayant perdu ses liens organiques avec la colonie. Son ascension à la tête des Métis est l'oeuvre de prêtres ultramontains déterminés de voir émerger dans l'Ouest une province franco-catholique. Selon eux, Riel était un authentique fils du pays qui avait l'avantage d'avoir étudié chez les sulpiciens nationalistes.
Plus tard, Riel précisait sa volonté de voir les Métis adopter « une plus grande somme de moeurs, des traditions canadiennes-françaises de telle sorte que tout en nous appelant le peuple métis, nous soyons de fait, sans effort et de la meilleure grâce du monde, identifiés à la province de Québec par l'éducation ».
Déterminé à fonder une province en 1870, le Gouvernement provisoire a entamé des négociations à partir d'une liste des droits incluant le bilinguisme législatif et judiciaire. Ça n'a pas empêché l'autorité métisse de mener un procès en français pour condamner un unilingue anglais. L'exécution de Thomas Scott a fracturé le pays.
Les Métis ont été marginalisés autant du monde autochtone que francophone. Les migrants du Québec au Manitoba ont pris leurs distances même s'ils ont aussi été persécutés et leurs droits abolis. La classe politique refusera toujours d'exonérer Riel pour l'injustice de son exécution qui répondait à celle de Scott. Ottawa ne peut s'excuser tant que les Métis ne s'excuseront pas.
L'affirmation voulant que la vision de Riel fût ouverte à la diversité ressort du besoin de minorités de se situer dans un discours moderne sur l'inclusion. Cette approche est fondée sur l'idée du chef d'accueillir tous les réfugiés d'Amérique et d'Europe dans le Nord-Ouest. Durant son exil américain, le chef a fomenté une suite de campagnes militaires pour reprendre le Nord-Ouest. Il a demandé l'aide de Washington, de bandes métisses et indiennes. Ses échecs l'ont mené au rêve de peupler ce vaste sanctuaire de tous les désenchantés. C'était un souverain autoproclamé en quête d'un quelconque peuple.
La mise en scène de l'opéra évoque le phénoménal retour dans l'arène politique des Premières nations et des Métis, enfin reconnus par les tribunaux. Un article du Globe & Mail du 6 mai sur l'oeuvre de Somers conclut ainsi : « Louis Riel représente non seulement ce qui nous unit, mais aussi ce qui nous divise, note le directeur artistique Peter Hinton. Cette histoire n'appartient pas au passé, mais à ce que nous vivons aujourd'hui. »
La conversation se poursuit sur la grande fracture du pays. Certains insistent à réhabiliter Riel en le présentant comme un précurseur du Canada pluriel d'aujourd'hui. Mais à quoi sert de réécrire l'histoire pour justifier une place de choix dans la diversité ?
Riel appartient davantage au nationalisme passéiste qu'à la société urbaine que nous construisons, s'ouvrant à tous les genres, langues, cultures et couleurs de l'arc-en-ciel. La diversité n'est pas une vision : c'est la réalité à laquelle résiste l'homme blanc, mais qui nous interpelle de façon puissante.
L'auteur, Jean-Pierre Dubé, est un écrivain manitobain résidant en Suisse.