Les médias ont pour la plupart bien entamé le fameux « virage numérique », mais ils n’ont pas encore réussi à trouver un modèle numérique qui soit rentable.

Cri d’alarme des médias communautaires: le gouvernement canadien saura-t-il répondre au défi?

OPINION / À peu près tous les médias occidentaux font face à des défis importants et se trouvent dans une période de transition. Au Canada, les médias, qu’ils soient francophones ou anglophones, grands ou petits, subsistent donc dans un contexte de grands changements. En particulier, les médias ont pour la plupart bien entamé le fameux « virage numérique », mais ils n’ont pas encore réussi à trouver un modèle numérique qui soit rentable.

Les médias francophones en milieu minoritaire font face à ce même défi, mais en plus, ils ont d’autres défis inhérents au fait d’œuvrer en milieu minoritaire. D’abord, ils sont plus petits et ont moins de ressources. Ils ont également des auditoires ou lectorats plus petits, qui sont dispersés sur un plus grand territoire, ce qui cause des défis de livraison des journaux, de l’achat de publicité, ainsi que des défis par rapport aux attentes de leurs différents publics. Certains médias subsistent aussi dans un contexte de concentration de la presse, et doivent faire concurrence à des conglomérats. Enfin, ils desservent une communauté de langue officielle minoritaire, qui est déjà en mode survie. Leur rôle est donc doublement important, car en plus d’avoir comme devoir d’informer sa population comme tout autre média, ils ont besoin d’avoir accès à des ressources particulières pour continuer à être l’instrument de combat qu’ils ont été depuis leurs tout débuts.

Ces médias jouent donc des rôles particuliers pour les communautés; des rôles qui s’inscrivent directement en lien avec les engagements du gouvernement à l’égard des minorités de langue officielle tels qu’énoncés dans la Loi sur les langues officielles, notamment dans sa partie VII. La partie VII dit que le gouvernement « s’engage à favoriser l’épanouissement des minorités francophones et anglophones du Canada et à appuyer leur développement, ainsi qu’à promouvoir la pleine reconnaissance et l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne ». Grâce aux trois rôles principaux qu’ils jouent, les médias sont un élément clé permettant aux communautés minoritaires de langue officielle de se développer et de s’épanouir. Ils constituent également un espace public permettant la promotion de la langue française.

Premièrement, les médias en milieu minoritaire représentent ces communautés. Ils permettent aux communautés de se voir, de se rappeler qu’elles existent, de se rappeler qu’on vit en français, que le fait français est quelque chose de réel. Ils agissent comme un miroir si l’on veut, tout en étant aussi une fenêtre ouverte sur le monde. Ils participent donc au développement de l’identité francophone. Ils permettent et appuient également la présence du français sur la place publique et dans le discours public. Ils permettent donc l’épanouissement du français, la promotion de la langue française, et ils appuient le développement de l’identité francophone.

Deuxièmement, les médias rassemblent ces communautés. Ils unissent des individus qui sont souvent éloignés géographiquement, qui ne se connaissent pas mais qui sont conscients de faire partie d’une communauté grâce à leurs médias. L’acte de lire le journal ou d’écouter la radio est un acte paradoxal : on l’accomplit en solitaire, tout en sachant qu’il y a des milliers d’autres personnes qui accomplissent ce même acte. C’est un lien fort avec sa communauté, avec « son monde », sa culture. On développe des points en commun, on a des actualités qui nous concernent, des enjeux à discuter ensemble comme communauté. En ce sens, les médias permettent aux membres d’une communauté de développer une identité plus forte et permettent de renforcer son sens d’unité.

Et troisièmement, les médias sont le chien de garde de la démocratie. Les médias en milieu minoritaire, qui jouent un rôle crucial pour les communautés francophones de l’extérieur du Québec, ont tendance à être plus spécifiquement les chiens de garde des droits linguistiques de ces communautés. Nombre de leurs ressources en temps et en argent servent à relayer des informations par rapport à ce que les gouvernements font ou ne font pas pour aider les communautés linguistiques. Ils nous informent quand les gouvernements ne respectent pas la Loi sur les langues officielles, quand ils mettent en place une nouvelle mesure qui affecte la communauté, positivement ou négativement. En plus, lorsque des groupes se mobilisent, ils doivent passer par les médias pour rendre publiques leurs revendications. Lorsqu’ils veulent parler au gouvernement, ils le font souvent par l’entremise des médias, faute d’accès direct aux hommes et femmes politiques. Sans ces médias, les communautés francophones perdraient donc une bonne partie de leur capacité à entendre et se faire entendre. Sans médias forts et indépendants, on doit s’inquiéter de l’avenir des communautés francophones en milieu minoritaire. Si ces médias ne sont pas forts, c’est la capacité de mobilisation de la communauté qui n’est pas forte.

On parle souvent de l’école comme de l’incubateur d’une identité francophone forte. Après l’école, et après les études universitaires, quels moyens une population minoritaire peut-elle se donner pour continuer à renforcer son identité, pour s’épanouir, pour se développer, et pour faire la promotion de sa langue? Les médias constituent en fait le principal canal pour répondre à ces besoins. En d’autres mots, comment penser la vitalité des communautés sans cet élément clé que sont les médias?

Le rôle du gouvernement

Les médias sont donc un pilier de la démocratie. Dans un pays bilingue où deux communautés linguistiques se côtoient, le rôle des médias francophones devient doublement important afin de respecter cette identité bilingue et afin de respecter la Loi sur les langues officielles. Si le gouvernement veut veiller à favoriser l’épanouissement et le développement des communautés francophones en milieu minoritaire, il doit s’assurer que les communautés ne perdent pas leur capacité de se mobiliser. Les médias sont leur principal instrument pour agir.

En lançant un cri du cœur dans les derniers mois, les médias tentent d’envoyer un message d’alarme fort et de nous avertir que la situation est sérieuse. Il y a ici une occasion unique, qui risque de ne pas se répéter de sitôt, en cette période de réflexion entourant la modernisation de la Loi sur les langues officielles : la chance de s’assurer que les médias n’auront pas à lancer ce cri d’alarme à chaque cinq ans. Le processus de modernisation de la LLO est un moment charnière, une occasion de s’assurer que le financement octroyé aux médias soit un peu moins à la merci des priorités du gouvernement en poste, et un peu plus stable, par le biais d’une obligation quelconque dans la Loi.

Appuyer les médias par le biais de subventions ou par le biais de réglementations sans brimer la liberté de presse, est-ce possible? La réponse est simple : oui. Il existe différents modèles utilisés par divers pays occidentaux pour appuyer les médias. Certains visent la presse écrite et les médias de façon générale; d’autres sont axés sur l’appui aux médias locaux, aux médias des communautés linguistiques minoritaires et aux médias considérés comme fragiles et importants pour la diversité d’opinion. Certaines solutions prennent la forme de politiques publiques, alors que d’autres sont carrément inscrites dans la loi.

D’abord, certains pays ont mis en place des mesures pour la presse écrite et les médias en général. Par exemple, la Suède offre une réduction de la TVA pour la presse écrite (6 % au lieu de 25 %), alors qu’en Belgique, il n’y a aucune TVA (0 %) pour les journaux et magazines avec contenu informatif, alors que les médias numériques sont taxés à 21 %. 

D’autres mesures comprennent l’achat de publicité dans les médias par les institutions publiques en Autriche, et des subventions pour la distribution des journaux (notamment en ce qui concerne la livraison par la poste) en Suède et en Belgique; deux mesures que le Canada a déjà mises en place, bien que les représentants des médias communautaires les considèrent lacunaires et problématiques à la fois dans leur formulation et dans leur exécution. Si les mesures mentionnées ci-haut sont intéressantes en soi, elles ont cependant parfois comme résultat de privilégier les grands médias au détriment des plus petits, si elles ne sont pas pensées dans une optique d’égalité réelle. Dans ce cas, elles auront comme effet pervers de favoriser les médias les plus solides, et non ceux qui ont le plus besoin d’aide.

Ensuite, certains pays ciblent les médias considérés comme fragiles ou comme particulièrement importants pour la diversité d’opinion. Par exemple, en Autriche, on subventionne tous les quotidiens par l’octroi d’un petit montant, et on offre un montant plus substantiel à certains journaux considérés comme particulièrement importants pour la diversité d’opinion. En Suède, on subventionne les journaux considérés économiquement fragiles pour appuyer ces médias en particulier, dans des marchés compétitifs. Au Portugal, l’État gère un système de primes visant la modernisation technologique, le développement numérique et la formation professionnelle, entre autres. Ce système de primes bénéficie surtout aux médias locaux et régionaux qui survivent dans des conditions plus précaires que les autres tout en assurant un service public jugé essentiel à leurs communautés. Enfin, en Suisse, il existe un système de distribution des fonds pour la télévision publique des régions riches vers les régions pauvres. On reconnait l’importance, pour les régions française et italienne, de recevoir une partie disproportionnée du montant par rapport à la région allemande, afin d’assurer l’égalité réelle dans les programmes télévisuels.

Enfin, certains pays ont inscrit l’importance d’appuyer les médias d’information dans la législation. Notons par exemple qu’au Portugal, il existe une loi sur la transparence de la propriété, sur la gestion, et sur le financement des médias. En Suisse, la protection de la presse écrite est explicitement invoquée dans un article de loi, sans obligation pour la presse écrite de remplir un mandat de service public en retour.

Et au Canada?

En d’autres mots, il est possible pour un État de privilégier un appui qui cible certains médias qui sont importants pour conserver une diversité d’opinion, des médias qui sont considérés comme particulièrement fragiles, ou comme représentant des communautés minoritaires qui ne sont représentées par nul autre média. Insérer la protection des médias en milieu minoritaire dans la Loi sur les langues officielles serait une façon d’assurer une protection pour ces médias qui font face à des défis particuliers et qui jouent des rôles spécifiques. Aucun autre média ne peut les remplacer, et c’est pour cette raison qu’il devient important de penser à comment le gouvernement fédéral peut les appuyer, et les viser spécifiquement, par rapport à l’ensemble des médias canadiens.

Il existe plusieurs manières d’inclure les médias dans la Loi sur les langues officielles. Comme l’a suggéré Pierre Foucher dans son témoignage devant le comité sénatorial permanent des langues officielles, l’article 11 de la Partie II de la Loi, qui concerne les avis et annonces du gouvernement fédéral, pourrait être modifié pour inclure une exigence, de la part du gouvernement, de publier ses avis et annonces dans les médias des minorités de langue officielle. Bien que plusieurs médias communautaires, pour lesquels les publicités fédérales constituent une part importante de leur financement annuel, bénéficieraient sans nul doute de cette solution, elle est un pansement sur une plaie ouverte. Il faut aller plus loin dans la législation, pour préciser le lien direct qui existe entre l’épanouissement, le développement et la promotion des langues officielles en situation minoritaire telles que décrites dans la Partie VII de la Loi, d’une part, et les médias en milieu minoritaire, d’autre part.

Marie Hélène Eddie,

Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques, à l'Université d’Ottawa