Controverse à l’Université d’Ottawa: des propos protégés par la liberté académique

À vous la parole
À vous la parole
M. Jacques Frémont, recteur de l’Université d’Ottawa,

Au nom de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, qui représente 8200 professeurs et professeures d’université au Québec, je vous écris au sujet de la récente controverse à l’Université d’Ottawa impliquant la professeure Verushka Lieutenant-Duval.

Il appert que Mme Lieutenant-Duval a utilisé en classe un mot aussi désigné comme le N-Word dans le cadre du cours Art et genre pour illustrer à ses étudiants que des groupes victimes de discrimination se réapproprient parfois des termes dénigrants dans une perspective d’émancipation.

Étant donné que l’utilisation de ce terme s’inscrivait dans un contexte explicitement académique, les propos de la professeure Lieutenant-Duval sont à notre avis entièrement protégés par la liberté académique.

Pour la FQPPU, la liberté académique concerne l’ensemble des conditions d’exercice des fonctions du personnel d’enseignement et de recherche des universités. Elle comprend notamment :

1- le droit d’enseigner, de faire de la recherche ou de la création à l’abri de toute contrainte doctrinale;

2- le droit de diffuser et de publier les résultats de la recherche ou de la création;

3- le droit d’exprimer, tant au sein de l’établissement que sur la place publique, son opinion sur l’établissement et le système au sein duquel il travaille et le droit de ne pas être soumis à la censure institutionnelle;

4- le droit de participer sans contrainte au fonctionnement de l‘université, dans le cadre de sa gestion collégiale;

5- le droit de participer en toute liberté aux activités de la société civile.

Bien évidemment, la liberté académique ne permet pas à un membre du corps professoral de faire preuve de harcèlement, de discrimination ou de discours haineux envers d’autres membres de la communauté. Mais dans le cas en espèce, il est évident que ce n’est pas ce dont il s’agit. C’est pourquoi nous sommes choqués de constater que malgré le contexte pédagogique dans lequel la professeure Lieutenant-Duval s’est exprimée, l’Université d’Ottawa aurait procédé à des mesures disciplinaires et/ou administratives envers notre collègue en la suspendant pendant quelques jours. Or le contexte ne peut justifier le recours à une telle mesure – parce qu’il s’agit de liberté académique.

En aucune façon, de tels propos de nature pédagogique tenus par des professeures et professeurs d’université ne peuvent être interprétés comme étant du possible harcèlement, de la discrimination ou un discours haineux. Il nous semble que votre lettre du 19 octobre à la communauté sème la confusion sur cet enjeu. Vous semblez laisser entendre que Mme Lieutenant-Duval aurait pu -ou dû- éviter de tels propos, ce qui constitue pour la FQPPU une violation flagrante de la liberté académique de la professeure.

Nous comprenons que l’Université d’Ottawa a voulu corriger en partie la situation en réintégrant la professeure Lieutenant-Duval dans ses fonctions. Soit, mais la réputation de notre collègue s’en trouve désormais fortement entachée, en raison de la sanction temporaire qui lui a été imposée sans justification. Cette situation est également susceptible de créer un climat d’autocensure chez le corps professoral universitaire, qui n’osera plus aborder telle ou telle question sensible de peur de heurter les sensibilités et de subir des représailles de la part de leur établissement. Cela serait, à notre avis, contraire à la mission universitaire de transmission des connaissances et à l’intérêt public.

Pour la FQPPU, l’Université d’Ottawa, comme toutes les autres universités, a l’obligation de protéger la liberté académique de ses professeurs et de son personnel académique. Nous dirions même que c’est d’autant plus le cas lorsque les termes, les mots ou les concepts peuvent rendre inconfortable ou que les contenus sont controversés. L’institution universitaire se trouve alors devant un devoir accru de protéger l’autonomie intellectuelle et scientifique des professeur-e-s, puisque la mission universitaire, voire l’exercice de la fonction critique, en dépendent largement.

Faire le contraire et accepter de bannir des idées, des théories, des concepts ou des mots, même s’ils font l’objet d’une controverse ou d’un mouvement politique, constitue un danger important pour l’intégrité de nos institutions, tant pour la recherche que l’enseignement d’ailleurs.

Nous espérons que l’Université d’Ottawa corrigera publiquement la situation dans les meilleurs délais notamment pour rétablir la réputation de la collègue visée injustement par une mesure inappropriée.

Compte tenu de l’importance des enjeux de liberté académique pour l’ensemble des professeures et professeurs d’université, la FQPPU et l’ensemble de ses partenaires continueront de porter une attention soutenue à cet événement sur votre campus.

Dans l’attente de votre réponse, veuillez agréer mes salutations distinguées,

Jean Portugais, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université