L'auteur plonge dans un conte apocalyptique sur l’environnement.

Conte apocalyptique sur l’environnement

Tout a commencé lorsqu’on s’est mis à manipuler quelques pierres, des os ou de longs morceaux de bois. Au début, c’était pour casser des noix ou ouvrir certains crustacés coriaces. Toutefois, on a vite appris à se servir de ces objets pour se défendre, tuer une proie ou attaquer un prédateur qui, rapidement, a fini par prendre un visage humain semblable à celui du voisin. L’outil qui nous avait permis de survivre s’est ainsi métamorphosé en une arme destructrice et meurtrière.

La suite était écrite dans le ciel et surtout dans nos gènes d’homo faber.

Après avoir maitrisé le feu, nous avons réussi à extraire le métal de la terre pour lui donner la forme d’une faucille, d’une épée, d’une hache ou d’un couteau bien tranchant. Certains de ces outils nous ont servi à cultiver la terre, à faucher le blé, à couper des arbres mais aussi à trancher des têtes, à embrocher son ennemi ou à le poignarder dans le dos.

Ces exploits techniques, et tous ceux qui allaient suivre, ont fini par éveiller chez nous un sentiment d’orgueil irrépressible. Pour nous conforter dans cette hubris, nous n’avons pas hésité à faire parler les textes « sacrés » en notre faveur : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance », avons-nous eu l’audace de faire dire au Dieu de la Genèse afin de se donner le sentiment d’occuper une place toute particulière dans l’univers.

Cette nature, nous en étions convaincus, avait été créée pour nous : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur terre! », était-il écrit en lettres de feu. Alors, obéissant à l’ordre divin et nous appuyant sur la froide raison calculatrice et une panoplie d’inventions technologiques, nous n’avons pas hésité à dominer toutes formes de vie sur terre et à exploiter sans aucune espèce de retenue l’ensemble des richesses naturelles, quitte à les extirper des entrailles de la terre.

Feignant d’oublier que nous vivions dans un monde fini aux ressources tout aussi limitées, nous avons voulu croire que la nature était un bassin infini d’énergie et de matière première, une sorte de buffet chinois dans lequel nous pouvions piger à volonté. «All you can eat» était notre mot d’ordre. Inspiré par Descartes, le rêve qui nous habitait à cette époque était de « devenir comme maître et possesseur de la nature ». Cette quête inextinguible de puissance s’est poursuivi pendant des siècles. Insouciants, tout ce qui nous importait était de bien vivre, d’être heureux ici et maintenant.

Au début du XXe siècle et tout particulièrement à partir des années 1970, un discours écologique a commencé à se faire entendre. Et si l’être humain était un animal comme les autres? Et si notre comportement débridé avait pour effet de saccager irrémédiablement la planète, tout en mettant en péril la survie de l’humanité? Ces sonneurs d’alerte ont toutefois rapidement été étiquetés de pelleteux de nuages ou d’idéalistes. Pour se donner bonne conscience, une partie de la population, de même que certains gouvernements, ont tout de même accepté de poser quelques gestes symboliques pour « sauver la planète », disait-on à l’époque. Certains ont ainsi commencé à faire de la récupération et à composter. Les sacs et les pailles de plastique furent bannis dans certains commerces… Toutefois, pendant que certains d’entre nous faisaient de pareils « sacrifices », de nouveaux pipelines étaient construits, de nouvelles centrales nucléaires étaient mises en marche et des mines de charbon tout comme des gisements de gaz et de pétrole de schiste étaient exploités. En somme, malgré les avertissements et les signes inquiétants et avant-coureurs, nous avons continué à consommer d’une manière débridée et à nous prosterner devant nos nouveaux Dieux pour que la grande bacchanale ne s’arrête jamais : PNB, Dow Jones, S&P, TSX, dividendes et taux de croissance…

Lorsque le réchauffement de la planète s’est accéléré, que la calotte glaciaire s’est liquéfiée, que les eaux des océans se sont mises à monter et qu’une multitude d’espèces se sont éteintes sous nos yeux, nous avons finalement pris conscience qu’il était trop tard. Dans ce climat des plus pessimistes, toute forme de solidarité entre individus ou entre peuples devint alors impossible. « Chacun pour soi », hurlaient certains, « après nous le déluge », proclamaient d’autres. Conséquence de cet individualisme exacerbé, notre civilisation sombra dans le chaos, la violence, la haine et le nihilisme le plus total.

Habités par un instinct de vie fragile et déclinant, les êtres humains cessèrent graduellement de vouloir des enfants, préférant le néant au risque de mettre au monde une lignée de nouveau-nés mort-nés.

L'auteur du texte est Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin.