Bryan Perro
Bryan Perro

Ce qu’il restera de nous

OPINION / L’auteur, Bryan Perro, est auteur, éditeur et directeur général et artistique de Culture Shawinigan.

Le virus de la COVID-19 laissera dans son sillage la compréhension complète et concrète de son champ lexical quotidien. Les mots: confinement, pandémie, distanciation sociale et tant d’autres auront une signification marquée. Mais à part cette expérimentation éprouvée d’un vocabulaire nouveau, le monde se modifiera-t-il?

Nous avons bien vu avec Greta Thunberg que les jeunes veulent changer les choses, mais que les vieux aimeraient mieux changer les jeunes. Après cette crise serons-nous plus éduqués, plus intelligents, plus alertes ou ouverts d’esprit? Poser la question, c’est y répondre. Le propre de l’humain est d’oublier la souffrance une fois celle-ci passée, sinon, comment justifier qu’une femme désire accoucher plus d’une fois? Qu’un type retourne en ski après s’être cassé la jambe? La Deuxième Guerre mondiale a-t-elle empêché celle du Vietnam ou de Corée? Après avoir vu l’horreur nucléaire, avons-nous collectivement décidé de bannir l’arme atomique? C’est une question rhétorique. La plupart des êtres humains ne veulent pas comprendre une situation, ils désirent avoir raison. Le confinement devant Netflix n’accorde pas la sagesse et la modestie d’un moine tibétain et le renoncement à la matérialité n’est pas dans les plans d’une reprise économique solide. Le 11 septembre devait révolutionner nos vies, il n’a changé que les douanes et les contrôles aériens. Certainement, certains problèmes de nos sociétés seront étudiés, on se lavera les mains plus souvent, on portera peut-être un masque pour protéger les autres d’un rhume saisonnier, mais sans plus.

Ce qui changera le monde, ce n’est pas un virus comme celui de la COVID-19, c’est l’éducation et la culture. Les réseaux sociaux agglutinant la médiocrité intellectuelle en grumeaux, nous débattons sur la forme de la Terre, nous argumentons sur des livres saints périmés aussi sur des théories du complot. De plus, nous nous divisons en couleurs de peau, en coutumes ancestrales, en droits légitimes et en appartenance à des groupes. Tout cela pour écouter l’autre et grandir avec lui? Non, pour avoir raison. Nous revendiquons beaucoup nos droits individuels, mais jamais nos devoirs collectifs. Ici, rien à débattre, notre race est humaine et l’amour doit guider nos vies. C’est tout. Juste ça. Tous les êtres sont égaux devant un virus, tous égaux devant la mort ou la maladie, voilà ce que nous sommes vraiment: de brefs instants de vie sur la ligne du temps.

Sommes-nous meilleurs médicalement qu’au moment de la grippe espagnole? Oui, alors nous serons donc meilleurs après la COVID-19, pas beaucoup, mais un peu. Individuellement, il est possible de vite apprendre. Collectivement, c’est plus long.

Et si, lors de la reprise, la responsabilité collective nous avait appris à clamer nos devoirs plutôt que nos droits? Et si en 2021 nous commencions nos phrases par «j’ai le devoir» plutôt que par «j’ai le droit»? J’ai le devoir de protéger la santé des autres, et le droit de me promener partout avec un rhume… alors je porte le masque. J’ai le devoir de ne pas dire n’importe quoi sur les réseaux sociaux afin de propager des inepties, mais j’ai aussi le droit de m’exprimer et de débattre… alors je m’informe à plusieurs sources avant de raconter n’importe quoi. J’ai le devoir de ne pas déranger les autres pendant un spectacle, mais le droit d’avoir accès à ce spectacle si j’ai payé mon billet… alors j’arrive à l’heure, un peu en avance même. J’ai le devoir de ne pas diminuer ou insulter les autres, mais j’ai le droit de penser que mon voisin est un imbécile… alors je cesse de lui parler, mais je demeure courtois si je dois le faire. Vous avez compris le principe, le devoir avant le droit.

Le monde changera lorsque nous déciderons de vivre ensemble plutôt que de vivre seul. Je n’ai jamais senti les Québécois aussi ensemble que depuis que nous sommes tous seuls. C’est le paradoxe de la COVID-19… il restera de nous une grande solidarité ou une nouvelle solitude.