Cartier et Macdonald, 150 ans plus tard

OPINION / L'Acte de l'Amérique du Nord britannique (1867) est le résultat des pourparlers qui ont eu cours entre les Pères fondateurs du Canada en 1864, à l'occasion de la conférence de Québec.
Bien qu'il s'agissait d'une loi britannique, celle-ci était conforme aux volontés canadiennes, telles que contenues dans les 72 résolutions adoptées lors de cette conférence. Le Parlement britannique n'a donc pas, en 1867, imposé aux Canadiens une Constitution dont ils ne voulaient pas. Il a plutôt mis sous forme juridique les désirs des colonies qui furent à l'origine de l'union canadienne, soit le Québec et l'Ontario (lesquelles formaient alors le Canada uni), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Les nouveaux territoires qui ont été admis dans l'Union canadienne et les nouvelles provinces qui ont été formées par la suite se sont tous inspirés de l'esprit de la loi de 1867.
S'il est clair que, en 1867, il y eut une entente entre les quatre provinces fondatrices de la fédération canadienne, il est toutefois moins clair qu'il y eut une entente entre deux peuples fondateurs, soit les Canadiens-français et les Canadiens-anglais. En effet, encore aurait-il fallu, pour qu'il y ait eu un tel pacte, que la loi constitutive du Canada contienne les germes de l'évolution et de l'épanouissement d'une nation canadienne-anglaise, nation dont les Pères de la fédération eux-mêmes doutaient de l'existence. De fait, les anglophones de l'Ontario et des maritimes ne se reconnaissaient pas vraiment dans le concept de «Canadiens-anglais».
De plus, il faut bien admettre que les dispositions à caractère dualiste ou binaires sont plutôt rares dans la loi de 1867. Parmi celles-ci, on ne compte que l'article 133, qui impose une certaine forme de bilinguisme dans l'ordre fédéral de gouvernement et au Québec, et le paragraphe 93(2), qui protège les droits confessionnels des Catholiques en Ontario et des Protestants au Québec.
L'existence de l'article 133 et du paragraphe 93(2) de la loi de 1867 ne fait pas de celle-ci une loi à caractère binational pour autant. Néanmoins, aux yeux de l'Histoire, deux hommes ont incarné mieux que tout autre le compromis fédératif. Il s'agit de John-A. Macdonald et de George-Étienne Cartier.
Macdonald favorisait l'union législative, mais il a vite compris que celle-ci n'obtiendrait jamais l'adhésion du Québec. C'est donc par dépit, à reculons dirions-nous, qu'il a consenti à ce que soit créée une fédération.
De son côté, Cartier était dès le départ partisan du fédéralisme, un mode d'organisation des pouvoirs étatiques qui, selon lui, allait permettre que les institutions fédérales s'occupent des questions d'intérêt commun et que les institutions provinciales s'occupent des questions de nature locale. Pour Cartier, le fédéralisme offrait l'avantage de permettre au Québec de conserver la langue et la culture d'expression française, le droit privé de tradition civiliste et la religion catholique.
Nous avons donc abouti avec une fédération - et non pas un État unitaire comme le souhaitait Macdonald -, mais il s'agissait au départ d'une fédération très centralisée. Macdonald n'avait donc pas tout perdu dans la balance.
Ils avaient toutefois ceci en commun qu'ils voulaient tous deux qu'émerge une nouvelle nationalité au nord de l'Amérique.
Plus précisément, Macdonald souhaitait que l'émergence de cette nouvelle nationalité canadienne absorbe à la longue ou engloutisse toutes les autres nationalités se trouvant en son sein. En d'autres termes, Macdonald espérait que la nationalité canadienne fasse disparaître les identités particulières des «provinces» canadiennes, dont l'identité canadienne-française.
Cartier estimait pour sa part que la nouvelle nationalité canadienne pourrait très bien se développer dans le respect des nations et des peuples existant déjà en Amérique du Nord, dont la nation canadienne-française. Cartier avait donc une vision beaucoup plus pluriculturelle du Canada que Macdonald. Il rejetait le nationalisme assimilateur canadien et promouvait l'idée voulant qu'il puisse y avoir une union sans fusion. En raison de son respect de la diversité intrinsèque au futur pays à naître, on peut dire de Cartier qu'il était un véritable fédéraliste. On peut dire aussi qu'il était visionnaire puisqu'au final, sa vision a triomphé, le Canada se définissant aujourd'hui par des principes comme le bilinguisme, la dualité linguistique, le respect des minorités, le droit à la différence et l'ouverture à l'autre.
Benoît Pelletier,
Professeur titulaire, Université d'Ottawa, ex-député et ministre