La patineuse déterminée qui est devenue médaillée olympique est la même Kim Boutin rieuse et fonceuse qui a joué au soccer avec une de mes filles. Son père Pierre m’a remis une photo autographiée de sa grande, que je ne manquerai pas de remettre à la mienne.

Capteurs de rêve

CHRONIQUE / Il y a eu superposition à l’écran. Dans le regard farouchement déterminé de l’olympienne, qui s’apprêtait à exploser au départ, sont soudainement apparus les yeux rieurs d’une jeune joueuse de soccer qui avait un swing dans le pied peu ordinaire comme coéquipière de l’une de mes filles.

Après le baiser sucré à son amoureux aux Jeux de Sotchi, Marianne St-Gelais a posé un autre geste d’éclat en enlaçant « notre Kim » avec l’affection d’une mère pour célébrer avec elle son premier podium olympique. Pour lui passer le flambeau du 500 mètres, la discipline qui lui avait notamment procuré une médaille d’argent aux Jeux de Vancouver et dont elle avait été sacrée championne du monde chez les juniors un an plus tôt... ici même à Sherbrooke!

Pour la nouvelle coqueluche canadienne, l’exploit est bien plus glorieux que le modeste triomphe de son équipe de soccer de l’Estrie au tournoi des sélections régionales en 2006. Mais dans le flot des émotions, mon cerveau, qui avait perdu le sens des proportions, ressassait aussi ces réjouissances de jeunesse.

À 24 ans, voilà Kim à pleine maturité. Physiquement et psychologiquement. Elle n’est pas entrée sur le podium par la porte de derrière, car un bon angle de caméra rendait la pénalité appelée en finale contre la patineuse sud-coréenne aussi évidente que la cruelle disqualification de St-Gelais après seulement quelques coups de patin. Les juges en patinage de vitesse sur courte piste ont beau avoir l’air de vieux croûtons, ils ont du cran. Ça leur en prenait pour exclure une médaillée olympique, puis l’une des favorites du pays hôte de la compétition.

Cette dernière disqualification ayant en plus profité à une Canadienne, la frustration a été évacuée avec des menaces par des partisans coréens et en prenant notre ambassadrice pour cible. Sans banaliser ces comportements, évitons quand même de leur accorder une importance démesurée. Surtout que l’organisation des Jeux serait elle-même visée par des pirates informatiques cherchant à tout bousiller.

Les deux fabriques à champions de patinage sur courte piste entretiennent une rivalité bien installée.
« L’affaire des Coréens », résumait d’ailleurs la une de La Tribune au lendemain du Championnat mondial junior tenu à Sherbrooke en janvier 2009. Une décision favorable à une Coréenne qui aurait eu pour effet de chasser l’une des nôtres du podium durant les Jeux de Vancouver aurait probablement obligé les Canadiens à devoir s’excuser pour des réactions excessives et déplacées de la part de compatriotes trop chauvins.  

Kim Boutin est arrivée aux Jeux de PyeongChang dans l’ombre du couple Hamelin  — St-Gelais, mais non sans avoir bénéficié de leur bagage d’expérience. On aurait compris que la « marraine » se fasse discrète jusqu’à sa prochaine compétition après la vive déception de sa disqualification. Au terme de sa carrière, outre le palmarès de ses médailles, on retiendra son esprit sportif exemplaire.
Voilà maintenant notre Sherbrookoise projetée sous les feux de la rampe et exposée à une pression accrue lors des prochaines compétitions.

« Kim s’est améliorée sur glace au cours de la dernière année mais, quant à moi, sa progression la plus spectaculaire est dans sa gestion des facteurs externes. Elle a pris une pause l’an dernier pour chasser certains doutes qui l’habitaient et, depuis, elle avance avec beaucoup plus d’assurance », se réjouit son père Pierre, avec qui j’ai partagé un lunch et plusieurs souvenirs de gradins.

Du temps où la flamme olympique de Kim a été moins ardente, sa mère (Lucie Bilodeau) et son père ont surtout évité de noyer leur fille dans une mer de reproches. Une insistance parentale du genre « tu vas quand même pas tout abandonner si près du but alors qu’on t’appuie depuis tant d’années », ça se dit dans des foyers québécois et pas seulement pour reprogrammer le cerveau d’athlètes, non?
« Dans n’importe quel domaine, il faut être des capteurs de rêve, mais surtout éviter de vouloir le vivre à la place de nos enfants », répond M. Boutin.

Tous n’iront pas tous aux Olympiques, mais ce qu’ils pourront en faire du chemin par eux-mêmes après avoir suivi les conseils d’une Karine Croteau pour le patin ou le plan de match d’un Pierre Dionne au soccer, qui sont épaulés par une armée d’autres bénévoles. C’est votre médaille, à vous aussi!
Pierre m’a gentiment remis une photo autographiée de sa grande, que je ne manquerai pas de faire suivre à la mienne. L’ascension de « notre Kim » est un podium partagé avec ses innombrables complices du sport, qui tracent aussi leur chemin pour se réaliser autrement.