Avant de foncer irréversiblement dans l’aventure du cannabis, ne devrait-on pas se demander si l’économie de marché ne va pas acquérir plus d’importance que la protection de la vie et de la santé publique, se questionne l'auteur de cette lettre.

Cannabis: du médicinal au récréatif

Légaliser le cannabis : qui a raison? Justin Trudeau le veut; l’ex-sénateur Jean Lapointe est décidément contre. Au cours de mes 93 ans d’existence et de ma carrière en santé publique, j’ai été témoin d’avancées spectaculaires pour le bien et le progrès de la société. Par ex. : dans le domaine de la santé, de l’éducation, du transport, des communications, etc.

J’ai aussi vu des fléaux dévastateurs, tels que la crise économique et sociale des années 30, les guerres, la montée des idéologies radicales, la déliquescence des valeurs morales, l’invasion des drogues, avec le cannabis comme éclaireur. Et maintenant, est-il vrai qu’on va rendre service à la société, en légalisant pour tous (mineurs exceptés) l’usage de cette drogue? Rien n’est moins sûr.

D’aucuns ont cru que, parmi ces drogues, la marijuana pourrait alléger, voire corriger certains désordres psychiques. On parlait alors de cannabis médicinal. Le gouvernement fédéral en a donc autorisé un usage restreint, sous supervision médicale. Bien. Quelques années plus tard, arrive M. Justin Trudeau avec son credo : légaliser le cannabis à des fins récréatives. Argumentaire : la marijuana est une drogue douce dont le commerce doit être enlevé au marché noir. Qui a-t-il consulté? Sur quelles bases scientifiques?

Au départ, sur quoi fut basée l’autorisation du cannabis médicinal? Essentiellement sur des opinions, plutôt que sur des faits avérés scientifiquement. Aussi récemment que le 12 avril courant, une médecin, bien au fait de la question, déclarait à Radio-Canada regretter que les médecins qui ont à prescrire du cannabis médicinal doivent le faire au meilleur de leur jugement, de façon quasi empirique, puisque très, très peu d’études sérieuses existent sur le sujet. À savoir : pour quels problèmes, sous quelle forme, à quelle teneur de THC, à quelle fréquence… Malgré tout, il faut admettre que certaines personnes voient leurs problèmes s’atténuer par l’usage raisonnable du cannabis thérapeutique.

Qu’en est-il du cannabis récréatif? En connaissons-nous mieux les avantages et les inconvénients? Selon M. Trudeau, c’est une drogue douce. Ah oui! Douce! J’en sais quelque chose. Elle a tué ma fille, ruiné la vie de deux de mes fils et nui à la carrière des autres. Rien de moins! Comme parents, ces lointains souvenirs ne cesseront jamais de nous hanter. Alors que la marijuana n’était pas encore très connue, elle avait envahi subrepticement notre famille et fut la porte d’entrée pour d’autres drogues. Mais aujourd’hui, selon les partisans de la légalisation, cela n’arrivera plus. L’accès au cannabis sera interdit aux mineurs. Vœu pieux! Pour ceux qui en voudront, ce sera seulement un peu plus difficile! L’offre commence dès le secondaire et le cheminement vers l’assuétude est aisé.

Enlever au marché noir le commerce du cannabis? Objectif louable, certes. Mais c’est s’illusionner, volontairement? Voyons le cas d’une autre drogue légale : le tabac. Des lois encadrent sa présentation, son usage, sa vente aux mineurs… Et pourtant, beaucoup d’ados fument et le commerce illégal est florissant. Dans le cas du cannabis, des entrepreneurs clairvoyants se préparent pour le pactole. Les endroits propices au développement d’une clientèle jeune et fidèle sont recherchés.

Quant à permettre à quiconque de cultiver derrière sa maison un certain nombre de plants de marijuana, c’est de l’angélisme. Combien faudra-t-il d’inspecteurs? L’appât du gain va disparaître? Bref, je partage la colère de Jean Lapointe et son intention de voter contre un certain héraut du cannabis.

Avant de foncer irréversiblement dans l’aventure du cannabis, ne devrait-on pas se demander si l’économie de marché ne va pas acquérir plus d’importance que la protection de la vie et de la santé publique? Il serait sage de regarder attentivement comment les choses se passent ailleurs, notamment au Colorado, où il semble survenir trop souvent des dérapages imprévus. Il y aurait sans doute aussi lieu de revoir les lois concernant les drogues, les améliorer au besoin et surtout les faire appliquer. En même temps, faire de l’éducation et de la prévention chez les jeunes. Si, à 25 ans, on n’a pas encore acquis le goût de se droguer, la période critique est passée.

Si on prend l’exemple de l’alcool, l’éducation s’est avérée très rentable. Quand j’étais jeune, les Québécois ne savaient pas boire. C’était désolant et triste à voir. Aujourd’hui, il y a encore de malheureux excès, mais la situation a beaucoup changé… pour le mieux, grâce surtout aux campagnes d’éducation. Je voudrais qu’il ne soit pas trop tard pour arrêter le rouleau compresseur fédéral.

Dr Benoit La Fontaine, Québec