Au Canada, comme ailleurs, les impôts font souvent mauvaise presse. Ils représentent un «fardeau fiscal» pour les ménages.

Baisser les impôts : un cadeau à quel prix?

OPINION / À chaque année, mon père se plaint du même sort : il paie trop d’impôts et les gouvernements ne font rien pour soutenir les gens, comme lui, de la classe moyenne.

Si on peut questionner son appartenance à une classe dont les contours semblent de plus en plus flous, sa plainte récurrente ne saurait s’expliquer, quant à elle, par une orientation politique bien campée. Ayant grandi au sein d’un régime communiste d’un ancien pays du bloc de l’Est, avant d’immigrer au Québec à l’aube de la Révolution tranquille, il connaît bien les limites d’un système totalitaire qui écrase les libertés individuelles comme celles du capitalisme à l’état brute, qui laisse le quidam seul, face à lui-même, devant les aléas de la maladie, des accidents ou d’une perte d’emploi.

Comme pour mon père, à peu près tout le monde, du moins ceux qui ne connaissent pas l’insouciance de la richesse, semble accueillir favorablement chaque promesse de réduction d’impôts, quelle que soit sa couleur politique. Et à peu près tous les politiciens promettent, en conséquence, plus d’argent dans nos poches, comme c’est le cas des ministres fédéraux de la Prospérité de la classe moyenne et des Finances, qui ont annoncé, cette semaine, une réduction d’impôts pour les personnes seules et les familles.

Au Canada, comme ailleurs, les impôts font souvent mauvaise presse. Ils représentent un «fardeau fiscal» pour les ménages, comme il est coutume de l’entendre. Pourtant, cette représentation négative n’a pas toujours été aussi prononcée. Le sentiment d’être dirigé par une classe politique corrompue, l’accroissement des écarts de richesses, la dérèglementation du travail et des systèmes de protection participent très certainement à cette représentation négative. On comprend la frustration que vivent bien des gens à l’idée de débourser une part de leur revenu sans avoir l’impression de recevoir la monnaie de leur pièce.

Car faut-il le rappeler, les citoyens paient des impôts et reçoivent en échange des services publics. Les garderies subventionnées, les écoles publiques, le système d’assurance maladie et d’emploi, sans compter le système judicaire sont tous des services, parmi d’autres, qui ne peuvent exister sans impôts.

Si nos gouvernements se ventent d’être à l’écoute des vœux de la classe moyenne en leur offrant ainsi une réduction d’impôts, rarement vont-ils chiffrer le prix de ce cadeau. Pour le sociologue Alex Himelfarb, ces allégements fiscaux sont allés de pair, depuis les 15 dernières années, avec des coupures d’environ 10 milliards $ dans les services publics, tant au fédéral qu’au provincial. Soit l’équivalent du montant qu’on cherche à gagner annuellement pour enrayer la dette publique, au nom de laquelle on impose des mesures d’austérité croissantes. Or, ces mesures d’austérité sont non seulement nocives pour la santé des professionnels du réseau des services, mais elles renforcent également la perception négative du public envers l’efficacité de ces mêmes services, contribuant en retour à légitimer le bien-fondé d’une baisse d’impôts des particuliers au détriment d’une plus grande redistribution des richesses.

Ainsi, sous l’emballage d’un élan généreux envers ceux «qui travaillent fort», on ne fait que renforcer l’idéologie néolibérale voyant dans la diminution de l’État une solution à l’ensemble des problèmes, y compris ceux qu’elle produit. Un peu comme boire de l’alcool pour se soigner d’une gueule de bois… Évidemment, en ces temps des fêtes où la consommation et l’endettement virent souvent à l’excès, une baisse d’impôts se prend toujours mieux qu’une injonction à se «serrer la ceinture», surtout vu l’ampleur des évasions fiscales des entreprises canadiennes, estimées à environ 14 milliards $ par année selon l’ARC. Un montant non négligeable pour financer une multitude de services publics jugés trop coûteux... voilà un véritable cadeau qui contribuerait au bien-être de l’ensemble, sans quoi la prospérité tant prisée de la classe moyenne ne restera qu’un voeu pieux.

L'auteure du texte est Dahlia Namian, Professeure à l'Université d’Ottawa