Nous n’étions pas prêts à relever le défi de l’implantation de l’aide médicale à mourir au Québec ou peut-être nous n’y avons pas consenti tous les efforts nécessaires, selon l'auteur du texte.

Aide médicale à mourir : étions-nous prêts ?

OPINION / La publication mercredi le 3 avril par la Commission sur les soins de fin de vie du rapport sur la situation des soins de vie au Québec, doit nous laisser perplexes quant aux conclusions tirées par ses auteurs et nous inciter comme société à pousser nos décideurs à poser des actions concrètes pour améliorer la situation.

Les constats effectués par le Dr A. Bureau et les membres de la Commission et rendus publics par la ministre de la Santé, Danielle McCann, sont trop bien connus des intervenants concernés sur le terrain et de certains observateurs de l’aide médicale à mourir (AMM) au Québec.

Le rapport permet d’une part de chiffrer les observations faites à maintes reprises depuis sa mise en œuvre le 10 décembre 2015, sur les difficultés d’accès à ce soin hautement humain et voulu par une majorité de citoyens québécois. D’autre part, le rapport a le mérite inestimable d’informer la population du fait qu’une portion importante de grands malades arrivés en fin de vie qui répondent aux critères et qui souhaitent recevoir l’aide médicale à mourir, n’ont pas accès à ce soin. Ils doivent en conséquence recevoir un autre soin qu’ils n’avaient pas choisi pour mettre fin à leurs souffrances.

Les intervenants du milieu impliqués dans le traitement des demandes d’aide médicale à mourir et ses nombreux aspects de son administration, ne sommes pas surpris des constats, si ce n’est qu’on évalue qu’ils sont sous-estimés à plusieurs égards. Par exemples, plusieurs demandes non-administrées ne sont pas comptabilisés par les établissements, mais là n’est pas notre propos.

À qui la faute et qu’y a-t-il à faire devant ce constat inquiétant ? La réponse n’est pas simple mais exige un examen de conscience de toutes les parties impliquées. Facile de jeter du lest à la profession médicale, premier réflexe instinctif à faire, d’autant plus que seulement 1,7% des médecins acceptent de l’administrer. Mais pourquoi en est-il ainsi ? 

On peut bien reconnaître le droit des médecins (et aussi de tout professionnel concerné) à l’objection de conscience pour des raisons morales ou religieuses, mais il est bien établi dans le milieu que les véritables objections de conscience ne représentent que 20 % de ce qui est allégué. D’autres raisons telles l’aspect légal controversé de l’aide médicale à mourir, le caractère imprévisible dans le temps des demandes qui exigent plusieurs rencontres en peu de temps avec le patient, sa famille et l’équipe de soins, ainsi que les nombreuses difficultés administratives reliées à la dispensation du soin dans les établissements, sont d’autant plus de raisons qui découragent plusieurs des 98,3 % médecins non-impliqués, de dispenser le soin. 

Ne nous méprenons pas, manifestement les médecins ont une obligation déontologique d’assumer leurs responsabilités face à la souffrance de leurs patients, de ne pas se défiler de leur implication dans l’administration du soin et d’abandonner leurs patients, les empêchant de mourir dans la dignité. Au minimum, on peut s’attendre à ce qu’ils assurent un leadership visible face à l’administration de cette aide.

Mais d’autres instances sont aussi imputables de la situation. D’abord la Commission des soins de fin de vie. Ayant à analyser la plupart des demandes effectuées au Québec, et étant au courant en temps pratiquement réel des difficultés d’accès au soin, qu’a-t-elle contribué jusqu’à maintenant à la recherche de mesures concrètes pour améliorer l’accès, à part de constater et déplorer la conjoncture ? Au-delà des statistiques diffusées, bien sûr utiles et nécessaires, elle est une instance gouvernementale des mieux placées pour proposer des actions structurantes.

Par ailleurs, il y a de ma perspective quelque chose de mystérieux qui n’a pas été exposé sur la place publique : le silence des établissements de santé. Ils sont aux premières loges de l’offre de soin en aide médicale à mourir et en soins palliatifs, ils en sont directement responsables de leurs dispensations auprès de la population, au même titre que l’ensemble de tous les autres soins. La grande majorité des aides médicales à mourir se déroulent dans leurs murs, de surcroît dispensés par leur personnel. Mais qui a entendu des dirigeants et responsables exprimer publiquement leur désarroi face aux difficultés d’accès, de leur volonté à corriger la situation, et surtout des mesures de leur ressort qu’ils entendaient prendre pour en garantir l’accès ? Au même titre que ce qu’on peut imputer à la profession médicale, on ne peut que conclure à leur désintéressement voire même une déresponsabilisation face à la situation.

Par ailleurs, que dire du Ministère de la santé et des services sociaux et plus largement, du gouvernement. Les défis auxquels ils sont actuellement confrontés sont nombreux et complexes, soit. Mais pourquoi le gouvernement Legault hésite encore, comme son prédécesseur libéral, à entreprendre les démarches pour clarifier l’imbroglio légal auquel le Québec et ses médecins ont à composer dans l’encadrement législatif du traitement des demandes d’aide médicale à mourir de la part de ses citoyens les plus vulnérables, leurs jours étant comptés et leur souffrance, immense !

Mais ce que l’on ne peut que conclure, c’est qu’au-delà des travaux réalisés par nos élus à partir de 2013 en réponse aux souhaits de l’ensemble de la population et qui ont mené à l’élaboration de la loi sur les soins de fin de vie, le réseau de la santé et ses artisans n’étaient pas prêts à implanter tous les mécanismes nécessaires à l’administration de l’aide médicale à mourir et il a été laissé à lui-même. On sait que la mise en œuvre d’un tel soin complexe, fondamental pour les citoyens bien que d’exception, nécessite une coordination serrée qui n’est possible que par l’engagement inébranlable de ses nombreux commettants. Le ministère n’a pas prévu les ressources de toutes natures nécessaires à l’organisation du service, ce qui a donné comme résultat que le tout est souvent chaotique, improvisé, mal soutenu et peu favorable à l’implication des médecins et ses professionnels, et ce, sans comptes à rendre à personne.

Loin de vouloir blâmer tout acteur impliqué, il est clair qu’en tant que société qui s’est positionnée grandement favorable à l’accès aux soins de fin de vie, nous partageons une responsabilité collective de faire en sorte que tout est mis en œuvre pour respecter le choix que nous avons fait comme société, soit l’accès à une fin de vie digne de ce qu’on a vécu.

Nous n’étions pas prêts à relever le défi de l’implantation de l’aide médicale à mourir au Québec ou peut-être nous n’y avons pas consenti tous les efforts nécessaires. Peu importe, c’est malheureux et certains de nos concitoyens en paient le prix.

L'auteur du texte est Dr Guy Morissette de Gatineau.