Adrien Cantin

Adrien Cantin (1949-2017) : « En haut du pli »

Le dernier véritable contact que j'ai eu avec Adrien Cantin aura été de lire Le Droit avec lui alors qu'il était sur son lit d'hôpital, paralysé, diminué, muet. Il avait alors toute sa connaissance, mais il ne pouvait réagir que par ce regard toujours allumé, par un haussement d'épaules ou par un serrement de sa main gauche.
Lui l'excellent communicateur, tant à l'écrit qu'à l'oral, en était rendu à dire toute son impuissance par des gestes qui trahissaient son amère frustration devant sa condition et son inexorable destin. Il n'avait cependant pas perdu totalement ce regard un peu malicieux que nous lui connaissions bien.
Comme bien d'autres avant lui, Adrien Cantin a fait partie de cette longue chaîne de l'information qui a jalonné et marqué le passage du journal Le Droit dans l'histoire de l'Ontario français. Comme d'autres avant lui, il a donné vie à sa célèbre devise : « L'avenir est à ceux qui luttent ». 
Un quotidien, c'est un témoin et un miroir du temps. Un quotidien fait l'histoire, comme il la décrit, comme il l'anime, comme il la provoque. Il s'exprime par les milliers de signatures ou de by-lines qui le construisent, article par article, chronique par chronique, éditorial par éditorial. Comme ses prédécesseurs, Adrien a contribué, par sa plume lucide et éclairante, à bâtir l'histoire de la grande communauté franco-ontarienne. Il la connaissait mieux que quiconque, du lointain nord de ses origines, à Hearst, en passant par l'Est ontarien et l'Outaouais, jusque dans la Ville-Reine et le sud-ouest de l'Ontario.
Journaliste, chroniqueur, éditorialiste, commentateur, animateur, auteur, professeur, Adrien Cantin a touché à tous les métiers de l'information et de la communication, écrite comme électronique. Il l'a toujours fait avec respect, lucidité et enthousiasme.
De ses débuts aux hebdos de Maniwaki et de Hearst, jusqu'au quotidien Le Droit, en passant par Radio-Canada et TFO où il a animé l'émission Panorama, Adrien a été un témoin fidèle, non seulement de la francophonie ontarienne, mais également de l'Ontario dans toute sa diversité et sa complexité sociale, régionale et multiple.
Par exemple, c'est ce regard lucide et sévère qu'il manifestait dans Le Droit du 5 octobre 2011, en se désolant que l'Ontario français perde de son poids politique à Queen's Park, à la veille des élections générales.
Il écrivait : 
« Il s'en trouvera - notamment à l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario, qui ne s'occupe pas de ces choses-là - pour prétendre que cela n'a pas tellement d'importance et que de «frencher» son vote d'un côté ou de l'autre, et de tout simplement participer au processus électoral de leur province, c'est ce qui est important au bout du compte. Même en l'absence de candidats issus de notre communauté. Que de naïveté. » 
Du solide Adrien Cantin!
À l'occasion du centenaire du Droit, il rappelait toute la fierté qu'il avait ressentie lorsqu'il avait vu pour la première fois sa signature dans le journal en 1980.
Il écrivait :
« J'avais décidé, à l'âge de 15 ans, que j'allais écrire dans les journaux. Cela me semblait, à l'époque, être la plus agréable façon qui soit de gagner sa vie... » 
Et en voyant son premier by-line imprimé « au-dessus du pli », il ajoutait :
« La béatitude. Ma prose de tout à l'heure, tapée sur une de ces grosses Royal qu'on ne voit plus que dans les musées était là, titrée sur une colonne à droite, juste en haut du pli du journal de grand format à l'époque. Et surtout, coiffée de ma signature. Par Adrien Cantin. »
Il ajoutait : 
« Je me suis promené jusqu'au soir avec ce journal sous le bras, me relisant aux 20 minutes, les semelles touchant à peine au sol. Si les collègues de la rédaction ou les clients de La Paloma (le bar d'en face), en fin de journée, ont trouvé ça étrange, ils n'ont rien dit. J'étais arrivé là où je voulais être depuis mon adolescence, journaliste au grand quotidien de langue française d'Ottawa. Le reste n'avait plus aucune importance. » 
C'est cet Adrien que nous voulons rappeler à notre mémoire, celui qui est parti et revenu à trois reprises au journal Le Droit. On ne saurait trop comment appliquer à Adrien, la vieille maxime à l'effet que le journalisme mène à tout à condition d'en sortir. Dans son cas, il est toujours revenu, au métier comme au Droit, à l'image du travailleur de l'écriture qui n'arrive pas à se sevrer du désir d'écrire, d'informer, de commenter, de décrire, d'analyser. Un bon journaliste fidèle à son métier, fidèle à sa communauté, fidèle à ses origines.
Adrien, tes derniers mois parmi nous ont été difficiles et frustrants. Adrien, tu peux maintenant te reposer. Avec tes vieux amis et collègues du métier qui t'ont précédé là où tu es, tu peux regarder ceux qui portent maintenant le relais de l'information de qualité sous de nouveaux habits, sur de nouveaux véhicules et qui continuent de lutter à leur manière.
Salut bien, cher collègue.
Pierre Bergeron, ex-journaliste, éditorialiste puis éditeur du quotidien Le Droit