«Les médecins spécialistes sont disponibles et ne demandent pas mieux que d’opérer, mais pour ce faire, il faut les ressources nécessaires», déplorent les chirurgiens et anesthésistes de l'Hôpital de Hull.

À la défense des patients de l’Outaouais

À Mme Maryse Gaudreault, députée de Hull,

Les chirurgiens et anesthésistes de l’hôpital de Hull sont bien contents de trouver enfin une oreille attentive dans la députation régionale. Alors que dans une récente entrevue, vous vous insurgez du délai chirurgical de M. Jean-Pierre Martel (Un homme impliqué dans un accident de voiture qui a dû attendre six jours avant son opération), nous vous informons que cette situation déplorable n’est malheureusement pas exceptionnelle, qu’elle est l’effet direct du manque chronique de temps opératoire et d’accès aux plateaux techniques en Outaouais et nous vous rappelons que nous dénonçons cette situation depuis des années et de façon plus vigoureuse durant la dernière année (voir l’article de Justine Mercier dans Le Droit du 31 janvier : « Bloc opératoire de Hull : des spécialistes sonnent l’alarme »). Quand on se compare aux autres régions du Québec, on se rend compte que notre région fait figure de parent pauvre en médecine spécialisée, particulièrement en ce qui a trait à l’accès aux blocs opératoires (« Salles d’opération : le CISSSO dépassé », Le Droit, 14 février 2018) et aux soins intensifs.

Il est paradoxal que d’un côté nous devions procéder aux chirurgies électives, y compris oncologiques, dans des délais raisonnables et que de l’autre on ait le devoir de faire les chirurgies urgentes, mais qu’une fois additionné, on n’ait pas le temps opératoire associé nécessaire pour faire les deux.

La quantité d’urgences opératoires (vitales et non vitales) étant par nature imprévisible et variable, en situation de pénurie, il arrive que le délai chirurgical pour les urgences non vitales augmente dans les moments de haute occupation de la ligne d’urgence. C’est ce qui arrive quand on essaie de sauver la chèvre et le chou... Est-il normal d’avoir à choisir entre opérer un cancer ou un poignet cassé qui attend à la maison depuis plusieurs jours ? Cette situation deviendrait exceptionnelle si on avait le nombre de salles d’opérations nécessaires pour suffire aux besoins de notre population.

Le manque de salles d’opération se traduit aussi par un nombre réduit de personnel (pas seulement l’été) qui doit se répartir les tâches de garde le soir, la nuit, les fins de semaine et les jours fériés. Ça alourdit grandement la tâche de nos infirmières, préposés et inhalothérapeutes. Quand vous dites qu’il faut faire rentrer plus de monde pour travailler, il faut se rendre compte qu’il s’agit de personnel hautement spécialisé, difficilement remplaçable, qui tient le fort pendant qu’une bonne partie du monde dort et que lorsqu’on « brûle » les employés au travail, on tombe dans le cercle vicieux des maladies, absences, départs pour des emplois moins exigeants. Ça se traduit en retour par la fermeture de salles d’opération, forçant des médecins spécialistes à des congés forcés. Il est particulièrement difficile de gérer quand on est toujours sur la corde raide, sans possibilité de tampon, qu’il n’y a plus d’élasticité dans le système. On peine même présentement à remplacer les maladies ponctuelles. Notre personnel est dévoué, très travaillant et opère déjà à un niveau élevé de performance. Difficile de leur demander davantage !

Les médecins spécialistes sont disponibles et ne demandent pas mieux que d’opérer, mais pour ce faire, il faut les ressources nécessaires. Il faut aussi des lits, en particulier des lits de soins intensifs et intermédiaires, un autre besoin criant dans la région. Ce manque force l’annulation et le report de chirurgies parfois longues et complexes.

Nous tenons à vous rappeler qu’il y a un an, nous avions perdu assez de personnel pour être dans l’obligation de fermer deux salles d’opération à Hull et ensuite à Gatineau. Le problème n’est pas encore résolu en entier. Comment se fait-il que vous vous intéressiez soudainement à notre situation allant même jusqu’à remettre en question les vacances de notre personnel alors que votre gouvernement nous ignore depuis si longtemps ? Le sous-financement chronique de la région en matière de santé est à la source même des problèmes que nous vivons. Où sont les deux salles d’opération promises en grande pompe par votre gouvernement en 2016 ? Ce n’est pas en mettant un pansement sur une hémorragie que nous allons sauver le patient.

Dr Barette, en situation de crise, nous demande maintenant de transférer nos patients dans les autres régions du Québec, mieux nanties en ressources hospitalières, pour être soignés... voir vers Ottawa à gros prix. Ce faisant, le ministre admet que l’Outaouais manque cruellement de ressources. Est-ce une bonne utilisation de l’argent des contribuables ? Où est la vision à long terme ?

Bien sûr nous avons d’abord besoin d’un plan d’aide immédiat, mais surtout, nous avons besoin d’un plan de développement et de financement à moyen et à long terme nous permettant de pourvoir aux besoins chirurgicaux de notre population et aussi refléter la démographie grandissante de la région. Pourquoi les gens de l’Outaouais sont-ils encore traités en citoyens de second ordre ?

Pour ce qui est de la qualité des soins, nous tenons à vous assurer que nous sommes très vigilants quant à la priorisation des patients selon leurs besoins médicaux et leur état de santé. Une analyse régulière et presque en continu de la liste d’urgence est faite au gré des changements de conditions médicales et les médecins et infirmières s’assurent que les ressources disponibles sont allouées avec la meilleure efficience. Quand on n’a pas les ressources, on ne peut quand même pas faire de miracle. De plus, il faut comprendre que certaines situations sont hors de notre contrôle et que malgré la meilleure planification il y aura toujours des impondérables avec lesquels il faudra composer.

Pour ce qui est du jeûne préopératoire, il est essentiel pour leur protection (pulmonaire) que les patients n’aient pas mangé depuis un minimum de 8 h avant leur chirurgie pour éviter des complications d’une grande morbidité. Ce désagrément est nécessaire pour leur sécurité. Par souci d’optimisation du bloc opératoire et pour ne pas se retrouver avec une perte de temps chirurgical si précieux, parfois nous devons prolonger ce délai pour que le patient reste opérable si le temps le permet malgré le risque de devoir reporter la chirurgie. De cette façon, on se garde une marge de manœuvre. Il est souvent difficile de prédire le temps opératoire nécessaire (on ne se fait pas opérer sur rendez-vous) et nous sommes aussi à la merci des urgences vitales ayant un besoin immédiat du bloc opératoire. Nos équipes sont très conscientes de l’importance du confort des patients et déploient beaucoup d’effort afin de minimiser les désagréments.

Finalement, Mme Gaudreault, il est désolant de voir que ça prend une situation comme celle-là pour enfin être entendu. Peut-être que la triste réalité qu’a vécue M. Martel se traduira par une volonté politique réelle d’amélioration de l’offre de service en médecine spécialisée en Outaouais.

On demeure optimiste de voir un changement dans un avenir rapproché. En cette année électorale, nous espérons que la population saura enfin se mobiliser face à leurs élus afin d’obtenir les soins médicaux auxquels elle a droit et que les candidats sauront prendre des engagements clairs à cet effet.

Les chefs de services de chirurgies et du département d’anesthésiologie au nom des chirurgiens et anesthésiologistes de l’hôpital de Hull, avec l’appui du comité local du bloc opératoire de l’hôpital de Gatineau