Louis Riel

4  mars 1870 : le moment de bascule

Pourquoi le français perd-il du terrain au Canada alors qu'ailleurs, il se porte bien? Le rapport de force entre les peuples fondateurs joue un rôle clé dans ce recul. Peut-il évoluer?
La table est mise depuis la cession de l'Acadie et de la Nouvelle-France à l'Angleterre, même si un mouvement vers l'égalité a suivi avec l'Acte constitutionnel (1791), l'Acte d'Union (1840) et la Confédération (1867). Les forces de division n'ont pas triomphé en 1840 ni en 1867. C'est à la Rivière-Rouge que les ultranationalistes ont tout remporté.
À Fort Garry, le 3 mars 1870, l'Irlandais Thomas Scott a tenté d'enlever Louis Riel et mené des attaques contre le gouvernement provisoire. Traduit en cour martiale, il est condamné pour révolte armée et insubordination. L'exécution est prévue pour le lendemain.
Riel peut gracier Scott mais il choisit de frapper l'ennemi et l'imagination. Il commet une grave erreur de jugement. Voici le condamné.
Scott porte un manteau brun et un mouchoir blanc au cou : une fois dehors, il s'agenouille dans la neige... Il est exécuté devant plus de 150 témoins, mais il est impossible de déterminer qui donne l'ordre de tirer. Il s'affaisse, avec la partie gauche du visage tourné vers le ciel, il gémit et quelqu'un crie, en anglais : « Mets fin à ses souffrances! » Guillemette lui tire alors une balle dans la tempe.
À cet instant, tout bascule. Le destin change de direction. Un siècle et demi ne peut effacer de notre imaginaire cette vision singulière. Un dessin montrant Scott achevé à bout portant fait le tour de l'Ontario puis du Québec. Ce qui avait été construit s'écroule. Les terres promises aux Métis iront aux arrivants de l'Ontario. Autant en finir avec les autochtones : l'expérience des écoles résidentielles est lancée et la Loi sur les Indiens adoptée.
Selon la journaliste Frances Russell du Winnipeg Free Press, l'exécution de Scott est « le geste le plus radical de l'histoire canadienne». La juge en chef de la Cour suprême, Berverley McLachlin, note que la décision de Riel de ne pas épargner Scott fut un point tournant dans sa vie et dans tout ce qui a suivi. L'exécution de Scott a provoqué une fureur en Ontario et ailleurs au Canada anglais. Au Québec, elle fut célébrée. Nous assistons à la naissance d'une rupture qui va durer.
En 1885, la pendaison de Riel pour haute trahison a fermé la boucle et donné un nouveau souffle aux nationalistes, déclenchant des émeutes à Montréal et des fêtes à Toronto. Les meurtres politiques de Scott et Riel constituent des gestes si radicaux qu'ils ont failli dérailler la Confédération. Les Métis et les autochtones seront réduits à l'état de réfugiés, l'Ouest ne sera pas bilingue et accueillant mais intolérant.
Avec la Révolution tranquille, le Québec a lancé son projet de société, laissant les Canadiens français et les Acadiens à leur sort. C'est ainsi que la francophonie hors Québec est passée en 50 ans de peuple fondateur à minorité invisible.
Après l'échec de deux référendums pour s'exclure et de deux accords constitutionnels pour s'inclure, le Québec demeure à l'écart. Premières nations et Métis désespèrent de l'égalité réelle et la minorité francophone perd la capacité de se développer. L'administration fédérale n'est pas bilingue, pas plus que la capitale nationale.
Le moment de bascule a fixé le rapport de forces. La prédominance anglophone demeure viscérale et systémique. Le ressentiment est profond. Riel et Scott nous hantent.
Les six musulmans abattus fin janvier dans une mosquée de Québec nous hantent aussi. Nous voici tout à coup devant notre islamophobie. Pouvons-nous aussi affronter nos haines ancestrales et regarder nos morts en face? Si nous restons dans le déni, comment espérer construire un pays?
L'auteur, Jean-Pierre Dubé, est un écrivain d'origine franco-manitobaine