Pierre Jury
L'ancien patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn
L'ancien patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn

Une évasion de grand chemin

ÉDITORIAL / L’une des grandes histoires internationales en cours concerne le sort de Carlos Ghosn, l’ancien patron de Renault-Nissan. Sa récente fuite du Japon vers le Liban, cette semaine, a des airs de poursuite mondiale, avec des bouts mystérieux qui sont toujours sans réponse.

Mais cette évasion du pays du Soleil levant, où il était assigné à résidence en attendant son procès, équivaut à une esquive de ses responsabilités et ne doit pas être endossée, encore moins applaudie. 

Le Japon n’a rien d’une république de bananes et les accusations dont il faisait l’objet étaient sérieuses. Il ne faut pas permettre à un accusé de quitter un pays juste parce qu’il croit subir un simulacre de justice.

« Je ne serai plus otage d’un système judiciaire japonais truqué dans lequel la culpabilité est présumée. Je n’ai pas fui la justice – j’échappe à l’injustice et la persécution politique », a-t-il soutenu à son arrivée au Liban, le 31 décembre 2019.

Ça, c’est sa perception. 

Nous l’entendons mais ne la partageons pas. Et en se réfugiant dans le pays de ses ancêtres, il se place aussi à l’abri d’une quelconque extradition puisqu’il n’y a pas de traité entre le Liban et le Japon. 

M. Ghosn était une figure illustre dans l’industrie automobile. Très jeune, il est envoyé de la France vers l’Amérique du sud pour y sauver les opérations des pneus Michelin. Puis, il est passé chez Renault, où il a réduit les effectifs et introduit de nouvelles méthodes de production. 

Enfin, en 1999, il a proposé la fusion avec la société japonaise Nissan où il a piloté un retour à la profitabilité en un an à peine, mais à quel coût ! Il a éliminé 14 000 emplois, réduit le nombre d’usines et de fournisseurs et vendu une filiale en aérospatiale. Davantage, il a proposé des modifications fondamentales de fonctionnement en faisant fi du système de promotions basé sur l’ancienneté et l’âge. 

Ces changements, impensables pour un Japonais, pouvaient se faire car M. Ghosn était Brésilien de naissance, Libanais d’origine, et Français de culture.

En un an à peine, il a transformé une perte de 6,5 milliards $ en un gain de 2,7 milliards $.

Mais l’appât du gain a fini par avoir raison de ses ambitions. 

Tout est lié à des paiements et des bénéfices de retraite. 

Entre 2009 et 2018, il aurait camouflé plus de 90 millions $ à l’abri des regards des investisseurs et du public. Il y avait des paiements discrets de l’ordre de millions de dollars pour des résidences à Beyrouth, Paris, Amsterdam et Rio de Janeiro, des frais de vacances payés par Nissan, etc. 

Il a fini par plaider coupable aux États-Unis, Nissan payant une amende de 15 millions $ et lui, 1 million $. Son principal adjoint a aussi écopé. 

Lui permettre d’éviter les conséquences de ses gestes serait une grave atteinte au droit japonais et international. Il s’est évadé de son pays d’adoption par un subterfuge inconnu — certains soupçonnent qu’il ait été dissimulé dans un boîtier d’instrument de musique car on a perdu sa trace entre le moment où il est sorti de sa résidence surveillée et celui où il réapparaît en Turquie, en transit vers le Liban. 

Peu importe la manière qu’il a quitté le Japon, le comportement de Carlos Ghosn est inacceptable. Il s’expliquera la semaine prochaine mais le mal est fait. Il a évité les conséquences de ses gestes, possiblement une amende et/ou de la prison. Il savait ce qu’il faisait et doit maintenant en assumer la suite. Rien de moins. Malheureusement, il semble que tout procès se fera in absentia.