Le premier ministre du Canada Justin Trudeau serre la main du ministre des Finances Bill Morneau.
Le premier ministre du Canada Justin Trudeau serre la main du ministre des Finances Bill Morneau.

Une bien mauvaise idée

Geneviève Tellier
Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
CHRONIQUE / Les ténors du Parti libéral ont beau invoquer l’urgence et les bonnes intentions, personne n’est dupe : les liens étroits qui existent entre l’organisme de charité UNIS, le premier ministre et le ministre des Finances soulèvent beaucoup de questions. Cet organisme a reçu un contrat sans appel d’offre pour gérer un programme de subventions de 900 millions $. Annoncée en avril, la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant devait permettre à tous ceux qui poursuivent des études postsecondaires d’obtenir jusqu’à 5 000 $ pour couvrir les frais de scolarité s’ils faisaient du bénévolat.

Cette décision soulève plusieurs questions. Certaines sont d’ordre éthique. On peut se demander, par exemple, jusqu’à quel point les liens tissés entre les Trudeau, Morneau et UNIS n’ont pas favorisé indûment cet organisme. Le commissaire à l’éthique du Parlement va d’ailleurs enquêter à ce sujet. D’autres questions concernent des décisions d’ordre administratif. Deux d’entre elles nous semblent importantes : pourquoi avoir décidé de recourir à un organisme externe pour gérer ce programme ? Et pourquoi ce choix s’est-il porté sur UNIS ?

Les témoignages d’élus et de fonctionnaires entendus jusqu’à présent invoquent deux raisons principales : il y avait urgence d’agir et UNIS possédait une expertise inégalable quant à sa capacité à rejoindre les jeunes. Chacune de ces raisons semble peu convaincante. D’une part, parmi toutes les initiatives majeures annoncées durant la crise (PCU, subvention salariale, aide au paiement des loyers, etc.), ce programme était le moins urgent. Les étudiants étaient déjà admissibles à plusieurs autres programmes d’aide. Cette nouvelle bourse venait bonifier ces autres programmes. De plus, elle ne devait débuter qu’en septembre.

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D’autre part, bien que UNIS soit une vaste organisation, son expertise cible des activités précises de bénévolat. Son site web indique que sa mission première est de favoriser la coopération internationale. Elle veut y parvenir en sensibilisant les jeunes aux enjeux de la pauvreté et du développement international. Les jeunes ciblés sont surtout ceux du primaire et du secondaire. Cette organisation ne touche donc pas à tous les aspects du bénévolat et ne rejoint pas tous les étudiants canadiens.

Mais au-delà du choix de UNIS, on peut se demander pourquoi le gouvernement fédéral a voulu utiliser les services d’une organisation externe pour gérer cette bourse. Il fut un temps où les partenariats entre le secteur public et le secteur privé ou à but non lucratif étaient à la mode. Cependant, l’expérience nous a appris que ces partenariats ne favorisent pas toujours l’intérêt collectif. 

Le prix à payer pour la participation d’UNIS est élevé. Ce prix n’est pas seulement pécunier. En plus de s’engager à verser directement jusqu’à 43 millions de dollars pour la gestion du programme, le gouvernement fédéral permet à cette organisation de recueillir des données de grande valeur (identification des étudiants, des organismes de charité) en plus de lui octroyer une renommée et une occasion de réseautage exceptionnelles. Est-ce vraiment dans notre intérêt ?

Si le gouvernement avait pris en charge la gestion de cette initiative, on peut raisonnablement supposer que les coûts n’auraient pas été démesurés. La fonction publique possède le savoir-faire, les outils, l’information, etc., pour le faire. Un tel programme aurait probablement aussi offert plus de flexibilité dans sa mise en œuvre : les étudiants auraient pu identifier eux-mêmes pour quel organisme de charité ils voudraient travailler et le gouvernement aurait pu cibler certains domaines particuliers d’intervention ou encore étendre son programme à d’autres secteurs d’activité.

L’une des grandes réussites du gouvernement fédéral durant la pandémie aura été sa rapidité d’intervention. Au début de la crise, plusieurs doutaient qu’il y parvienne. Ce succès est tout à l’honneur de la fonction publique. Pourquoi ne pas avoir continué dans cette voie ? Les étudiants méritaient mieux.

L’auteure est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.