Guy Boivin est professeur de microbiologie à l'Université Laval et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les virus en émergence
Guy Boivin est professeur de microbiologie à l'Université Laval et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les virus en émergence

Un virus «presque» parfait

POINT DE VUE / De tout temps, des pandémies ont affligé l’humanité. Tel qu’indiqué à la table 1, les pandémies anciennes comme la peste et le choléra étaient causées par des agents bactériens. Avec la survenue des antibiotiques, de telles pandémies seraient peu probables de nos jours de sorte que les virus sont maintenant responsables des pandémies modernes (influenza, coronavirus, VIH, Zika, Ebola, etc.)

Zoonoses et virus pandémiques

Les virus pandémiques proviennent d’un virus animal ou aviaire qui a «sauté» la barrière des espèces. Dans la plupart des cas, le virus original prévalant dans une espèce appelée «réservoir» a besoin d’un vecteur intermédiaire pour infecter l’homme. Par exemple, les chauves-souris constituent le réservoir de plusieurs virus dont les coronavirus, tandis que les oiseaux migrateurs sont le réservoir des virus influenza. Les vecteurs intermédiaires de ces virus sont décrits à la Figure 1. Ainsi, dans le cas de la COVID-19, le vecteur probable serait un petit mammifère d’Asie, le pangolin. On croit que plusieurs virus franchissent fréquemment la barrière des espèces, mais seulement quelques-uns s’adapteront aux récepteurs cellulaires humains et seront capables de se transmettre efficacement entre humains devenant de véritables virus pandémiques.

Les coronavirus et la COVID-19

Il existe actuellement 4 coronavirus humains associés à des syndromes bénins tels que le rhume (OC43, 229E, NL, HKU1) ainsi que 3 virus associés à des syndromes de pneumonie sévère (SRAS, MERS et SRAS-2 ou COVID-19). Le virus de la COVID-19 est identique à 80 % à celui du SRAS; malgré cette homologie génétique, il existe des différences notables au niveau épidémiologique entre ces 2 virus.

Table 1 : Grandes pandémies dans l’histoire de l’humanité
Figure 1 : Réservoir et vecteurs de certains virus épidémiques et pandémiques

Alors que nous avons pu circonscrire l’épidémie du SRAS à environ 8000 cas sur une période de 6-7 mois, la pandémie due à la COVID-19 a déjà résulté en > 1.5 million de cas et le décompte final est loin d’être atteint. Comment pouvons-nous expliquer cette différence? La clé se situe au niveau du fitness du virus ou de la balance entre la transmissibilité et la virulence (mortalité). En bref, un virus associé à un haut taux de mortalité (ex. 50-60 % pour Ebola, 10 % pour le SRAS) a tendance à ne pas se transmettre aussi facilement qu’un virus bénin comme les rhinovirus associés au rhume. La transmission est généralement décrite par la variable Ro, soit le nombre de personnes infectées par cas positif. Le Ro du virus de la COVID-19 a été estimé à 2.5 à partir des cas chinois (semblable à celui du SRAS), mais cette valeur est sans doute sous-estimée, car on n’a pas tenu compte des cas peu sévères ou asymptomatiques jusqu’à maintenant. Le fait que l’excrétion du virus pourrait survenir un certain temps avant le début des symptômes dans le cas de la COVID-19 (à la différence du SRAS) favorise également la dissémination du virus et complique grandement les mesures de santé publique.

Ainsi, le virus de la COVID-19 nous apparait comme un virus presque parfait en ce sens qu’il se transmet mieux que les virus influenza saisonniers (Ro de 2.5 vs 1.5) et qu’il génère 10-30x plus de décès (voir table 2). Au niveau de son «fitness», le virus de la COVID-19 ne semble être surpassé que par celui de la grippe espagnole.

Table 2 : Transmissibilité et létalité de certains virus épidémiques et pandémiques

Mesures d’intervention et futur de la pandémie

Il n’existe actuellement aucun traitement ou vaccin approuvé pour la COVID-19. Pendant la période de temps nécessaire à l’élaboration d’un vaccin (8-12 mois probablement), il n’y a que des mesures d’isolement et de confinement pour ralentir la progression de la pandémie. En parallèle, plusieurs groupes de recherche développent des antiviraux qui pourront être utilisés pour diminuer les complications associées à la COVID-19 (pneumonie, hospitalisations, décès).

Dans un avenir encore plus rapproché, des scientifiques — y compris notre groupe de recherche — ont proposé des approches thérapeutiques basées sur le repositionnement thérapeutique, c’est-à-dire l’utilisation d’un médicament déjà approuvé pour une autre pathologie médicale dans le but de freiner la réplication virale ou l’inflammation qui s’en suit. Ainsi la chloroquine (anti-malaria), le lopinavir (anti-VIH), la colchicine (pour la goutte) et autres molécules ont été utilisées avec des succès mitigés ou encore inconnus dans la prise en charge des patients avec la COVID-19. Il nous apparait actuellement très important que ces médicaments soient évalués dans le cadre d’un protocole de recherche clinique rigoureux en raison des effets secondaires, des interactions médicamenteuses et des bénéfices incertains.

Plusieurs questions surviennent quant au futur de la pandémie à COVID-19 :

1- Y aura-t-il une deuxième vague à l’automne? 

À noter que ces phénomènes de vagues d’infection n’ont été décrits jusqu’à maintenant que pour les virus influenza. Cependant, c’est une possibilité envisageable dépendant de l’immunité au sein de la population.

2- Y aura-t-il mutation du virus? 

En fait, des mutations surviennent à chaque cycle réplicatif du virus dans les cellules; la question est de savoir si et quand certaines mutations altèreront les protéines à la surface du virus ce qui pourrait résulter en un échec des vaccins en cours de développement. Pour l’instant, de tels changements majeurs ne sont pas survenus.

3- Est-ce que la COVID-19 deviendra un virus saisonnier réapparaissant à chaque hiver? 

C’est certainement un scénario à considérer comme on le voit avec d’autres coronavirus. Si cette hypothèse se concrétise, il est à prévoir que le virus de la COVID-19 deviendra moins létal à mesure que la population sera immune (possédera des anticorps) envers ce virus.

Considérant la densité de la population, les contacts étroits entre les animaux et les humains en Asie ainsi que la fréquence des déplacements aériens, d’autres pandémies sont malheureusement à nos portes! À chacun d’entre nous d’être prêt!

Dr Guy Boivin est aussi professeur de microbiologie à l'Université Laval et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les virus en émergence

Si vous désirez encourager les activités de recherche du Dr Guy Boivin, vous pouvez faire un don en ligne au  http://www.ulaval.ca/fondation/drboivin.
Pour plus d’information, contacter Annick Simard, directrice développement philanthropique, Faculté de médecine au annick.simard@fmed.ulaval.ca