Le pont Alexandra, qui relie Ottawa à Gatineau.

Un pont qui divise

OPINION / D’abord, je tiens à féliciter les élus de la Ville de Gatineau pour avoir entendu deux expertes en transport au sujet d’un éventuel sixième pont. Cela a permis de situer le débat sur des bases solides. J’aimerais faire part de mes propres réflexions, éclairées notamment de plusieurs années à travailler sur les déplacements domicile-travail lors de la réalisation de ma thèse de doctorat.

J’habitais Montréal à l’époque et j’habite Gatineau depuis maintenant 13 ans. S’il est vrai que le contexte régional est particulier, il est aussi vrai que plusieurs phénomènes ont été observés avec une grande régularité ailleurs et qu’on a de bonnes raisons de penser qu’ils le seront aussi à Gatineau. C’est le cas de la «demande induite» en transport suivant laquelle l’ajout de nouvelles infrastructures routières, en rendant les déplacement plus fluides, ne fait qu’encourager l’étalement urbain et le recours à l’automobile pour éventuellement, quelques années plus tard, ramener la congestion à des niveaux supérieurs à ce qu’ils étaient avant la construction de ces infrastructures. Un grand cercle vicieux qui met tant de temps à opérer qu’on a de la difficulté à le reconnaître si on n’y prête pas attention. À Gatineau, ça veut dire jamais cinq sans six, puis jamais six sans sept…

En fait, la demande induite en transport fait bien ressortir la grande association entre infrastructures de transport et développement du territoire. L’une ne peut se penser sans l’autre. Les infrastructures de transport que l’on choisit dirigeront le développement du territoire et le développement du territoire fait pression sur les infrastructures de transport. Choisir le transport en commun favorisera le développement dense. Choisir une autoroute favorisera l’étalement urbain. À Gatineau comme ailleurs, c’est logique.

Ceci dit, dans le contexte régional, il y a au moins une particularité qui rend intéressante la perspective d’un sixième lien à l’est de Gatineau. Le camionnage n’est pas à sa place au centre-ville d’Ottawa. Le sixième pont, s’il voit le jour, doit absolument tenir compte de cette réalité et être aménagé de façon à ce que les camions puissent éviter le centre-ville. Ceci aurait l’avantage de désengorger le centre-ville d’Ottawa d’une circulation bruyante, encombrante et dangereuse. Ceci aurait aussi l’avantage de relier plus facilement les entrepreneurs de Gatineau à plusieurs marchés.

Mais à mes yeux, cet avantage ne pèse pas très lourd si on le compare au très prévisible engorgement des infrastructures routières. D’ailleurs, un sixième pont fait pour l’automobile ne désengorgerait pas grand chose. Il faciliterait définitivement le transport aux rares personnes qui vivent et travaillent dans l’est de la région, mais de part et d’autre de la rivière des Outaouais. Mais les Gatinois qui travaillent au centre-ville d’Ottawa se heurteraient à la congestion déjà très présente à l’est d’Ottawa, et au même problèmes de stationnement. Frustration garantie pour les Ottaviens qui verraient des Gatinois alimenter leur congestion.

Donc, pas trop d’intérêt pour le désengorgement à mon avis. Mais, pire, un sixième pont viendrait stimuler un développement résidentiel très éloigné du centre, avec tout ce que ça implique d’étalement urbain, de pression sur les milieux humides, de besoins en infrastructures, de pollution, d’émissions de gaz à effet de serre... À moins que les Gatinois ne traversent le pont en autobus pour rejoindre le train léger qui, bientôt on l’espère, aura passé à travers sa période de rodage.

Bref, s’il est pour être construit, le sixième pont devra être accompagné d’une stratégie d’aménagement du territoire ambitieuse, éclairée et contraignante. Une stratégie qui implique Gatineau et Ottawa, mais aussi les plus petites municipalités avoisinantes, d’Embrun à Val-des-Monts. Ces municipalités devront contenir le développement résidentiel pour que les avantages de ce pont en termes de camionnage en valent la peine.

L'auteur est Mathieu Charron, professeur en géographie urbaine au département des sciences sociales de l'Université du Québec en Outaouais.