Un peu de change

Il est presque midi en cette journée ensoleillée. La température atteint les 37°C avec l’indice humidex : c’est la première canicule de l’année. J’ai chaud, j’ai hâte de rentrer chez moi, au frais, mais le feu rouge s’éternise et le béton et les moteurs des voitures nous renvoient une chaleur étouffante. « Excusez-moi, avez-vous un peu de change? « Ça me désole, mais je n’ai pas de monnaie. Avec la Covid-19, l’argent en espèces est devenu l’ennemi numéro un des transactions, je n’en traîne plus sur moi.

L’homme, dont j’ignore le nom à ce moment dans l’histoire, tient un long reçu dans ses mains qu’il regarde en secouant la tête. « Je viens de recevoir un ticket : 83 $! Comment je vais pouvoir payer ça… j’ai rien… « Ma curiosité l’emporte et je lui demande pourquoi il a reçu un constat d’infraction. « Pour avoir mendié; on n’a pas l’droit! « Ma conjointe et moi demandons à voir ce constat; il doit y avoir une erreur… Non, il n’y a pas d’erreur, il dit vrai. On apprend à ce moment qu’une personne ne peut pas mendier, que c’est interdit par la loi. L’homme, la femme, ou l’enfant qui a faim, ne peut pas demander qu’on l’aide; cette personne est réduite au silence parce que sa position vulnérable dérange « la paix et le bon ordre » des passants. C’est l’égocentrisme d’un tel règlement qui dérange ma paix au plus haut point, pas la personne qui quête… Nous avons toujours le choix d’accepter ou de refuser de donner, c’est simple. J’ai vraiment eu mal à mon humanité ce jour-là.

J’aimerais dire que je ne remets pas en cause le travail du policier qui lui a remis ce constat d’infraction : il faisait seulement son travail. Mais l’humanité d’une personne ne devrait jamais venir en second. Si tel est le cas, pourquoi avons-nous pris la peine de créer un système de justice, des lois et des règlements pour protéger cette dite humanité? Ceci étant dit, ce sur quoi je veux attirer l’attention, c’est le règlement qui a permis à cette situation de se produire. 

Jean dort dans un centre d’hébergement; il y mange un repas par jour et compte sur la générosité des gens pour ses autres repas et ses dépenses. J’ignore ce que c’est de n’avoir aucun « chez-soi », et il y a très peu de chance que vous, lecteurs/lectrices, le sachiez aussi. Je sais par contre ce que c’est de vivre avec très peu de moyens et d’être dans l’impossibilité de faire une épicerie. Une épicerie. Mais j’ai toujours eu un toit, j’ai toujours eu le luxe de me laver tous les jours, de manger trois repas par jour, je ne dépends pas de la pluie ni du beau temps, je vis dans le confort et la sécurité et j’ai dans mon entourage des gens sur lesquels je peux compter. Comment peut-on demander à un être humain privé de ces privilèges de payer 83 $, alors même que l’action qui l’a mené à ce constat d’infraction découle d’un état de grande pauvreté? Mais au-delà même du montant de l’amende, c’est le geste qui fait réellement mal. 

Nous sommes plusieurs à demander un peu de « change », ou plutôt, à demander un changement majeur dans notre façon de traiter les autres. À transformer une société qui punit au lieu d’aider, une société qui juge, qui sépare, qui discrimine et ferme les yeux sur ce qui fait mal, sur ce qui est différent, sur ce qui dérange, bref, sur ce qui nous rappelle notre vulnérabilité à tous. Chaque personne est précieuse : en prendre conscience, c’est diriger et maintenir son regard sur l’autre; c’est réellement voir l’autre. Jean n’a pas eu à payer son constat d’infraction cette journée-là : nous l’avons payé pour lui. Mais au-delà du montant payé, c’est le geste qui a fait une différence. Nous t’avons vu, Jean.

Léonie Parent

Sherbrooke