Un décret fédéral empreint d’âgisme

OPINION / Le gouvernement fédéral a récemment prolongé par décret l’obligation pour toute personne franchissant la frontière canadienne de s’isoler durant 14 jours afin de prévenir de nouvelles éclosions du coronavirus. Dans ce Décret entériné par la gouverneure générale en conseil, les conditions de la quarantaine sont ainsi précisées: être dans un endroit où vous ne serez pas en contact avec des personnes vulnérables telles que des adultes de 65 ans et plus, ou des personnes ayant des problèmes de santé sous-jacents.

Décrire et désigner dans un document officiel canadien les personnes de 65 ans et plus comme des personnes vulnérables est injustifié, inacceptable et indigne d’un pays qui se prétend «inclusif». Cette désignation porte atteinte à leur dignité en perpétuant des stéréotypes et en favorisant l’exclusion en fonction de l’âge. D’ailleurs depuis le début de la pandémie, on a observé des dérives verbales empreintes de propos âgistes dégradants. Par exemple, durant les premières semaines de la crise sanitaire, on a souvent lu et entendu dans les réseaux sociaux et les lignes ouvertes des commentaires vantant les avantages de la disparition d’un grand nombre d’aînés pour économiser en soins de santé et en pensions en plus de libérer des emplois pour les jeunes. Aurait-on toléré de pareils propos pour tout autre groupe social que les «vieux»?

Mais surtout, l’énoncé du Décret ne reflète pas la réalité. L’âge n’est pas en soi un facteur de risque, il est plutôt un facteur aggravant. Selon le Dr Paul Poirier de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, les personnes âgées les plus susceptibles de développer de graves complications liées à la COVID-19 sont celles dont le système immunitaire est affaibli notamment par des comorbidités. C’est ce qu’on a péniblement constaté dans les établissements de soins de longue durée où on a dénombré la majorité (81%) des décès liés à la COVID-19 au Canada. Notre pays est celui qui, à ce chapitre, a de loin le pire bilan au plan international.

Cibler les 65 ans et plus pourrait même avoir un effet pervers en donnant aux moins de 65 ans l’illusion qu’ils sont à l’abri des risques de contamination. Les débordements observés au cours des derniers week-ends au Québec en attestent. Et pourtant, comme le soutient le Dr Raywat Deonandan, épidémiologiste et professeur associé à l’Université d’Ottawa, les personnes de tous âges peuvent non seulement attraper la COVID-19, mais aussi développer des complications, particulièrement celles qui ont des problèmes d’obésité, de diabète et d’asthme.

Pour refléter la réalité, assurer la santé des Canadiens et ne pas ternir la réputation du Canada, il faudrait identifier les personnes vulnérables non pas en fonction de l’âge, mais plutôt en fonction des problèmes de santé reconnus comme étant liés à la COVID-19 et qui mettent à risque les adultes de toutes les catégories d’âge.

Lâchons les «vieux» et reconnaissons notre responsabilité collective envers toute personne vulnérable en raison de son état de santé. C’est dans cette perspective qu’il faut anticiper les problèmes auxquels les milieux de travail, les garderies et autres institutions auront à faire face à l’automne.

Les auteurs de cette lettre sont:

  • Ann M. Beaton, Université de Moncton
  • Martine Lagacé, Université d’Ottawa
  • Lucie Lamarche, Université du Québec à Montréal
  • Monique Lortie-Lussier, Université d’Ottawa
  • Francine Richer, citoyenne engagée
  • Natalie Rinfret, École Nationale d’Administration Publique
  • Francine Tougas, Université d’Ottawa
  • L’Observatoire Vieillissement et Société, à Montréal