À l’évidence, en ce qui concerne nos grandes infrastructures publiques, nos gouvernements n’ont aucun «backup». Rien pour faire face, par exemple, au bris d'un traversier comme c'est le cas avec le F.-A.-Gauthier qui effectue la liaison Matane-Godbout.

Un «backup», en as-tu vraiment besoin?

C’est en lisant le best-seller de Pierre-Yves McSween que je me suis soudainement mis à me demander si nos gouvernements ne pouvaient pas, eux aussi, appliquer les mêmes principes que ceux qu’on y retrouve sur les finances personnelles.

On le sait tous, la prévoyance, même si ce n’est pas très «sexy», est à l’ordre du jour dans ce genre d’écrit. Comme disaient mes parents et mes grands-parents, il faut mettre de l’argent de côté pour nos vieux jours. Parce que, oui, le mauvais sort peut finir par nous frapper (toiture à remplacer, électroménager qui nous lâche, réparation majeure sur la voiture) et qu’il choisira peut-être pour ce faire le moment où nous aurons perdu notre emploi ou la naissance du petit dernier.

C’est vrai, nos gouvernements n’ont pas, eux, à économiser pour leurs vieux jours, ils doivent seulement songer à ne pas trop laisser de dettes aux générations futures et le concept est pas mal plus flou. Ils ont, par contre, toujours à se prémunir contre les aléas du mauvais sort. La toiture à remplacer, ce sont les ponts Champlain, le pont de Québec et les nombreuses infrastructures portuaires des villages côtiers de la Côte-Nord et de la Gaspésie. La laveuse qui brise, c’est le traversier F.-A.-Gauthier qui effectue la liaison Matane-Godbout ou les câbles de communication qui relient les Îles-de-la-Madeleine à la terre ferme.

J’ai travaillé en informatique une partie de ma carrière, celle des salles d’ordinateurs et des «racks» de serveurs. Le principe était simple : si les conséquences d’une panne sont telles que personne ne veut les envisager, il faut alors un deuxième système en attente, prêt à entrer en fonction immédiatement en cas de bris d’équipement : les serveurs informatiques sont presque tous équipés de composants redondants, autrement dit en double (blocs d’alimentation, disques, composants de réseautique, etc). Et ça va très loin : on a même des batteries et des génératrices capables d’entrer en fonction instantanément en cas de panne d’électricité, sans même une fraction de seconde de coupure d’alimentation et quelquefois des salles complètes de relève, toutes équipées et prêtes à entrer en fonction en cas se sinistre majeur à un endroit. Dans notre jargon très anglicisé, on appelle ça avoir des «backups».

À l’évidence, en ce qui concerne nos grandes infrastructures publiques, nos gouvernements n’ont aucun «backup». Rien pour faire face au bris d’un traversier ou à un accident maritime qui le rendrait inutilisable pour des mois, aucun lien routier à Québec si un camion citerne prenait feu sur le pont Pierre-Laporte et en compromettait la structure au point de devoir le fermer ou si le Pont de Québec devait être fermé parce que soudainement évalué par des ingénieurs comme non suffisamment sécuritaire. Pour le pont Champlain, sa fin de vie était pourtant enclenchée et on a attendu au-delà de celle-ci pour entamer le chantier de son remplacement.

Les gens qui s’opposent à un troisième lien entre Québec et Lévis nous posent constamment la question «En avons-nous vraiment besoin?», en donnant du même souffle la réponse que tout va bien, que ce serait une dépense aussi folle et inutile qu’une nouvelle ligne de coke et que ce serait mauvais pour l’environnement. Moi je vois ça autrement et je dirais plutôt, comme à mes clients informatiques qui trouvaient toujours trop cher le coût des équipements : «Oui, et ça presse». Et ce n’est pas parce que la fameuse cigale de la fable de La Fontaine est de couleur verte et qu’elle me dit que tout va bien que ça va me convaincre, moi la fourmi, que notre avenir collectif est en sécurité à Québec avec un lien routier qui ne peut pas être fermé plus que quelques heures sans conséquences graves.

André Verville, Lévis