Le propos de Denis Bombardier à Tout le monde en parle continuent de faire jaser.

Sur la « chape de colonisés »

OPINION / La journaliste Denise Bombardier est venue chez nous, les francophones hors Québec. À l’émission ‹Tout le monde en parle», elle en parle mal. La chroniqueuse Odile Tremblay a mis les pendules à l’heure au Québec. Elle nous comprend : « Et si notre culture, notre histoire, notre niveau de langue nous faisaient secrètement honte ? C’est si lourd à porter, une chape de colonisés…»

L’Acadienne Roxann Guerrette avait ouvert le débat lors d’un stage en France. « On parle mal. Les Québécois n’aiment pas notre accent. C’est difficile pour les Français de nous comprendre. Le français que j’ai appris à l’école est pourri. J’ai honte de ma langue. »

Je la comprends. J’ai honte aussi. Je connais peu de mots. Quand j’écris, j’arrive à les aligner. Quand je parle, je sens le poids de la chape. Je baragouine.

Je ne suis pas fier de la francophonie. Elle se déchire le nombril pour des vétilles. Souvent, elle lutte pour son passé et se bat contre son avenir. Elle croit suffisant d’avoir des droits pour qu’on la respecte.

J’ai honte d’entendre les gens se dire fiers. Et par les temps qui courent, ils sont nombreux. Les parents de leurs enfants et vice-versa. Les amis et les conjoints entre eux. Les politiciens lors de défilés.

Le phénomène rappelle ces paroles de la chanson immortalisée par Jean Ferrat : « Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes. »

Poussé à bout, on peut être fier de nos réussites et des accomplissements de nos proches. Mais de qui on est, de notre façon de parler ? Comment a-t-on pu se laisser glisser sur une pente aussi dangereuse?

Des synonymes : amour-propre, arrogance, condescendance, hauteur, mépris, orgueil, suffisance, supériorité et vanité. Fierté viendrait du latin feritas, qui signifie cruauté.

Le mot prime dans les discours d’une droite certaine. Marine Le Pen : « Je veux que les Français soient fiers. » Donald Trump : « Make America Great Again. » Et la promesse d’Adolf Hitler de rendre aux Allemands «einen stolz» d’antan.

Sur la Toile, la recherche « fier Québécois » génère en 17 secondes 1,5 million de résultats. Assez pour lancer un référendum.

Larme à l’œil, on demande aux enfants d’être fiers. Admettons qu’on leur dise une ou deux fois. Mais qu’on le répète ad nauseam et en chœur? On les voit gigoter tout à coup. Ça commence à ressembler à de l’insécurité.

Quelle émotion monte soudainement qui fait mal? La face cachée, le parent pauvre, l’ombre de la fierté. Elle ne cède pas sa place. Elle exige de ne pas la nommer.

Quand les adultes font appel à la fierté, ils réveillent la honte déjà assumée chez les jeunes. C’est comme tourner le fier dans la plaie. Ce qu’ils entendent : si vous n’êtes pas fiers, vous devriez avoir honte.

Le colonialisme est une fabrique de détresse humaine et identitaire à grande échelle. Et ça fonctionne encore. Odile Tremblay et Roxann Guerrette évoquent la possibilité d’en échapper par une prise de conscience, des compétences et l’érudition.

Je suis fier d’elles.

L'auteur du texte est Jean-Pierre Dubé, auteur et journaliste au Manitoba.