Retour sur la ville de Philemon Wright

À vous la parole
À vous la parole
Le Droit
En réponse à la chronique de Raymond Ouimet du 9 août 2020, intitulée Une mort annoncée.

Il y a plusieurs points dans cette version de l’histoire qui ne peuvent pas rester sans réponse.

À LIRE AUSSI: Une mort annoncée

M. Raymond Ouimet affirme à juste titre que lorsque Philemon Wright est arrivé en 1800, il voulait développer une nouvelle société autosuffisante qui devait être basée sur l’agriculture et la propriété foncière. Mais l’affirmation de M. Ouimet selon laquelle « Wright ne voulait pas fonder une ville » est loin de ce que les faits nous montrent. Les mots de Philemon Wright, écrits de sa propre main, dans son rapport soumis en 1824 à l’Assemblée nationale du Bas-Canada, nous dit autre chose (en traduction):

« [...] Cependant, je ne souhaite pas renoncer à mes intentions d’établir un village… j’étais à 120 milles de toute entreprise et à 80 milles de tout établissement, j’étais cependant déterminé à faire tout ce qui était en mon pouvoir, avec l’espoir et l’attente que, dans un avenir plus ou moins rapproché, la ville deviendrait un second Montréal; telle était alors mon opinion et elle l’est encore aujourd’hui, d’après les preuves convaincantes de vingt ans d’expérience. Depuis lors, j’ai commencé à défricher et à construire, et j’ai également aménagé le site d’un Village digne de ce nom, qui a répondu en tous points à mes attentes.»

En 1832, dans son livre intitulé Six Months in America, Godfrey Thomas Vigne ESQ, écrit (en traduction):

« Philemon Wright, Esq., un Bostonien, et l’un des meilleurs fermiers du Canada, qui avec une entreprise et une sagacité singulière, a prévu qu’à un moment donné, elle devait devenir un lieu important, ... et il prédit maintenant, avec une grande apparence de vérité, que Bytown deviendra la capitale du pays: un coup d’œil à la carte montrera la justice de son raisonnement. »

Ainsi, Godfrey Vigne, un chroniqueur du monde, un homme qui a rencontré Philemon Wright pour lui raconter son histoire à succès, écrit que Philemon lui-même savait que son village et la ville de Bytown – la ville qui s’est développée à partir de son établissement – seraient un jour la capitale du pays. On ne dirait pas que Philemon était un homme qui ne voulait pas fonder une ville. De sa main, Philemon nous dit qu’il avait l’espoir établir une ville qui rivalisera un jour avec Montréal.

M. Ouimet écrit aussi cela de façon incorrecte: « elle [la famille Wright] refuse de vendre les terrains de l’île de Hull qu’elle loue à des conditions si sévères que les gens préfèrent s’établir à Bytown.» À l’époque, le Canada avait une loi appelée Tenure System Act (le régime à constitut) qui permettait aux propriétaires de conserver la propriété des terres tout en « vendant » les terrains de la ville aux colons. Les acheteurs devaient payer une redevance à l’avance pour avoir le privilège de louer un petit terrain urbain, sur lequel ils ne pouvaient que « posséder » les améliorations qu’ils apportaient. S’ils construisaient une maison, ils en deviendraient propriétaires, mais ne pourraient jamais être propriétaires du terrain. Comme la loi ne leur accordait pas le droit de posséder le terrain, les droits qui accompagnent la propriété foncière leur étaient également refusés. On pourrait dire que c’était une extension naturelle du système féodal de la Couronne ou mieux encore, on pourrait dire que c’était à peu près le même que le régime seigneurial qui était en vigueur dans le reste du Bas-Canada depuis près de 200 ans. Les lots de Bytown étaient vendus selon le même système.

Ainsi, les Wright n’ont rien fait de différent de tout autre propriétaire foncier au Canada à cette époque, tant en vertu du régime à constitut que du régime seigneurial. Plus important, cette version de l’histoire de M. Ouimet ignore que, du tout début de la colonisation jusqu’à ce que le village devienne une ville, Philemon Wright et sa famille ont vendu d’énormes quantités de leurs terres à des prix très raisonnables à des centaines de personnes de tous horizons; certaines terres agricoles ont même été échangées contre une quantité contractuelle de bois et de récoltes. En 1820, le village de Wright comptait 803 habitants ; en 1851, le canton de Hull comptait 2 811 habitants.

M. Ouimet affirme que la ville de Hull a été fondée en 1875 par le père Reboul et EB Eddy et c’est simplement un révisionnisme historique qui ne peut être pris au sérieux. Cela revient à dire que la ville d’Ottawa a été fondée par William Pittman Lett en 1855, lorsqu’elle s’est finalement constituée en société.

Richard Henderson, auteur et chroniqueur d’histoire locale, Gatineau