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Rendre notre société plus résiliente: passer de la gestion de crise à la gestion de risque

Daniel Desroches, PhD
Professeur de philosophie, Collège Lionel-Groulx
Thierry Lefèvre
Professionnel de recherche, Université Laval
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DES UNIVERSITAIRES / Justifiée par une crise sanitaire sans précédent, la réaction de l’État québécois face à la COVID-19 a eu une ampleur qui contraste avec le peu d’attention accordée au dérèglement climatique, à la pollution et à la dégradation des écosystèmes. Alors que ces problèmes environnementaux ont déjà des impacts économiques considérables, l’absence d’anticipation chronique dont souffre l’État met en lumière des failles de gouvernance qui exposeront la population à de nouveaux périls.

Au point de vue institutionnel, la création d’une agence nationale de prévention des risques environnementaux permettrait de prévenir, et ainsi de mieux affronter collectivement, les crises liées aux dégradations environnementales.

De la crise sanitaire à la crise écologique : l’incapacité d’anticiper est récurrente

La pandémie actuelle illustre le manque de préparation de notre société. Personne ne peut prétexter que son émergence n’était pas attendue : suite aux épisodes du SRAS (2003) et de la grippe H1N1 (2009), les épidémiologistes et l’OMS avaient pressé les États à disposer d’un plan d’urgence et des ressources nécessaires pour affronter la prochaine pandémie. 

À l’occasion de la conférence de presse de l’OMS du 28 décembre 2020, le Dr Michael Ryan rappelait même que le virus actuel «a un taux de mortalité relativement bas par rapport à d’autres maladies émergentes» et qu’il faut «nous préparer à quelque chose qui sera peut-être encore pire». 

Serons-nous prêts lorsque surviendra la prochaine infection?

Alors que le réchauffement planétaire et ses conséquences socioéconomiques sont bien documentés, l’action préventive des gouvernements successifs demeure tout aussi anémique, accumulant plusieurs décennies de retard dans la planification de mesures d’atténuation et d’adaptation. 

Le manque d’anticipation s’applique aussi à la crise écologique, et ce malgré une connaissance claire de leurs impacts. Annuellement, près de 2000 décès prématurés sont associés de manière récurrente à la pollution atmosphérique au Québec (14 600 au Canada). Nous faisons également peu pour prévenir l’érosion des côtes, éliminer les surverses, réduire l’eutrophisation et la dégradation du Saint-Laurent, parer la dégradation des terres arables, les canicules, les feux de forêt et les inondations. Nous sommes visiblement davantage portés à réagir qu’à anticiper.

On sait par ailleurs depuis le rapport Stern (2006) que plus on tarde à mettre en place des mesures d’atténuation, plus le coût collectif est élevé. Au cours de la dernière décennie, le fardeau financier des catastrophes liées au climat a atteint près de 2 milliards $ par année au Canada. Et bien que les services écologiques que nous rend la nature représentent des sommes colossales, nous n’intégrons pas au budget les pertes occasionnées par la détérioration de l’environnement.

La dégradation environnementale mine la santé publique, la pérennité de nos ressources et notre économie, contribuant à la profonde déficience de notre résilience collective, et ce malgré la solidarité dont peuvent faire preuve certains citoyens en contexte de crise. Fondamentalement, l’exemple québécois montre que nous fonctionnons davantage selon un mode de gestion de crise plutôt que de gestion de risques. Ne devrions-nous pas plutôt rendre nos infrastructures plus résilientes et développer notre capacité à assurer en tout temps nos services de santé et en eau potable, notre sécurité alimentaire et nos capacités énergétique et communicationnelle?

Pour une approche renouvelée de la gouvernance environnementale 

La mise en perspective par la pandémie de notre incapacité systémique à anticiper et prévenir les menaces environnementales révèle une faille de gouvernance qui doit être corrigée. Considérant le défi que pose une gouvernance environnementale efficace et dotée d’un réel pouvoir, il faut qu’un organe de l’État oriente de manière effective le gouvernement sur les enjeux environnementaux. Tirer les véritables leçons de la pandémie pourrait se traduire par la mise en place d’une agence nationale de gestion des risques environnementaux, ou l’équivalent.

Un tel organisme aurait pour mandat d’identifier les risques environnementaux, de colliger les informations en gestion de risques et de prendre en compte les conséquences sociales et économiques. Il serait outillé pour gérer des risques conjugués, comme les effets de la pollution, un enjeu à la fois sanitaire et environnemental, ou encore la conjonction de deux crises. À ce titre, le Lancet Countdown on Health and Climate Change a récemment souligné la nécessité de répondre de manière conjointe à la crise sanitaire et la crise climatique, indiquant que «si nous ne tenons pas compte des impacts actuels et futurs du changement climatique, les efforts de préparation aux futures pandémies seront probablement sapés»[4]. 

Cet organisme pourrait aussi développer des indicateurs de niveaux de risques et publier des niveaux d’alerte comme ceux de la SOPFEU pour les incendies de forêt. Il devrait être composé de scientifiques afin de documenter adéquatement les menaces et leurs répercussions. Il devrait pouvoir influencer efficacement la conduite de l’État, quel que soit le gouvernement. L’exemple de la pandémie nous éclairant sur les faiblesses de gouvernance actuelles, on s’aperçoit que les agences de santé publique n’ont pas su prévenir la crise sanitaire et préparer la société québécoise. Il apparaît donc essentiel de fournir à cet organisme un financement adéquat et un véritable pouvoir d’orientation des politiques publiques, par exemple en le plaçant dans l’échiquier étatique à proximité du premier ministre ou de l’Assemblée nationale.

Ces propositions visent à partager avec le lecteur une idée, à susciter un débat. Tout à fait conscients que les solutions ne se trouvent pas nécessairement dans les «structures», nous croyons toutefois qu’un problème de gouvernance comme celui de la crise environnementale doit être corrigé par des mesures de gouvernance. Comme l’a montré Jared Diamond, les sociétés en proie à des situations de crises similaires à la nôtre ont disparu quand elles n’ont pas agi en temps voulu et n’ont pas apporté une réponse appropriée. Tenons-nous le pour dit.

Daniel Desroches et Thierry Lefèvre sont membres du Regroupement Des Universitaires