Le président américain Donald Trump (gauche) et son homologue iranien, Hassan Rohani

Rencontre Trump-Rohani avortée: les racines d’un échec

OPINION / Selon le quotidien Le Monde, au sujet de ses efforts pour organiser un tête-à-tête entre Donald Trump et Hassan Rohani, le président Emmanuel Macron a indiqué que « les Iraniens sont flexibles sur les paramètres mais inflexibles sur le rendez-vous qui, à leurs yeux, ne doit venir qu’à la fin du processus alors que l’objectif des Américains est d’avoir ce rendez-vous à court terme », précisant que « Donald Trump décide vite et seul. Il a des logiques très transactionnelles et il n’est pas très difficile à convaincre. Hassan Rohani, lui, a besoin pour négocier de se caler avec tout un système et 40 ans d’histoire. »

Là, le président français met le doigt, à juste titre, sur un point essentiel et très révélateur en ce qui concerne les agissements du régime iranien non seulement dans la crise actuelle mais aussi son comportement au Moyen-Orient depuis une quarantaine d’années. M. Macron a vu juste en notant, au sujet d’une rencontre à haut niveau entre les autorités iraniennes et le président américain, qu’il y a besoin « pour négocier de se caler avec tout un système et 40 ans de l’histoire » iranienne.

Et cette histoire de 40 ans commence en 1979 avec l’avènement d’un système de gouvernement basé sur le principe de « la suprématie absolue du guide suprême religieux » fondé par l’ayatollah Khomeiny. Ce dernier a aussitôt entrepris un projet stratégique visant la domination du Moyen-Orient en propageant son idéologie islamiste subversive doublé d’un projet de survie à tout prix en appui au premier. Le slogan « mort à l’Amérique », lui a permis de réprimer voire anéantir ses opposants à l’intérieur sous le prétexte stalinien de la lutte contre la cinquième colonne étrangère, tout en ralliant à sa cause basée sur un islam rétrograde des couches sociales traditionnellement xénophobes en Iran ainsi que des catégories sociales semblables dans d’autres pays de la région. Ces dernières fourniront, dans les décennies à venir, les viviers du recrutement des « milices » inféodées à Téhéran.

Ainsi, la dictature du « guide suprême » a pu mener une politique essentiellement belliqueuse dans la région sous la bannière de « mort à l’Amérique » tout en s’appuyant sur un projet de survie comprenant le programme nucléaire militaire et le recours à des reculs tactiques occasionnels lorsqu’une menace devenait trop présente. Le jeu des élections présidentielles et parlementaires toujours verrouillées d’avance et l’émergence d’une faction « modérée » en trompe l’œil s’inscrivent également dans le cadre du projet de survie.

La crise internationale qui avait suivi la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979 fut utilisée par Khomeiny qui se voyait cerné par les revendications populaires. Elles désiraient l’instauration des institutions démocratiques et l’affirmation des droits humains et libertés publiques après la chute de la dictature monarchique, pour réprimer et écarter la totalité des forces progressistes qui se battaient pour que les promesses de la révolte antimonarchique se réalisent.

Un haut responsable du régime iranien avait clairement dit que pour chasser et détruire les « monaféquines » (« hypocrites », en allusion aux Moudjahidine du peuple, les ennemis jurés du régime des mollahs, ceux-là même qui dirigent actuellement les unités de résistance à l’intérieur pour un changement de régime) et autres opposants, le slogan « mort à l’Amérique » avait servi le régime 10 fois plus que tout l’appareil du ministère du Renseignement (le très redouté VEVAK, la police politique).

« Premier contact »

Dans un rapport sur la présence, au sommet G7 de Biarritz fin août, d’une délégation iranienne dirigée par le ministre Javad Zarif, publié sur le site « Diplomatie iranienne », très proche du ministère des Affaires étrangères du régime, on peut lire ceci : « Après l’installation de la délégation iranienne dans le bâtiment de l’hôtel de ville, [Emmanuel] Macron est venu en personne saluer Zarif. Il n’y avait pas eu encore la question des conditions posées par Trump pour rencontrer [Hassan] Rohani, mais Macron a lancé d’emblée : « Je viens de quitter la salle de réunion de G7 en annonçant que j’allais voir Zarif. Trump qui était présent m’a dit qu’il voulait venir voir Zarif, mais j’ai répondu que l’Iran avait insisté pour qu’il n’y ait pas de rencontre [avec les Américains]. Ensuite, se tournant vers Zarif, Macron a lancé tout en souriant : « mais si vous avez changé d’avis, je peux appeler Trump pour qu’il nous rejoigne », auquel Zarif a dit non. »

Il est clair d’après ce récit, qu’un tête-à-tête entre Trump et Rohani a été l’une des conditions contenues dans le package proposé par la France dés le départ, d’autant plus qu’elle a été évoquée clairement lors de la conférence de presse commune de présidents américain et français à l’issu du sommet du G7.

Plan en 4 points

Par ailleurs, selon un document que le site prestigieux d’information « Politico » a pu consulter, des responsables français ont affirmé que Hassan Rohani et Donald Trump s’étaient mis d’accord sur un agenda en quatre points négocié âprement par le président Macron à New York qui déboucherait sur une rencontre bilatérale et la relance des négociations. Selon le rapport de « Politico » paru le 1er octobre et qui cite le document en question, Téhéran serait d’accord sur le fait que « l’Iran n’acquerra jamais d’arme nucléaire « et « respectera pleinement ses obligations et engagements nucléaires et acceptera une négociation à long terme sur ses activités nucléaires ». Elle s’abstiendra également de « toute agression et s’efforcera d’instaurer la paix, la stabilité dans la région par le biais de négociations sur la base du respect de l’autrui. »

Toujours dans le cadre de ce plan, les Etats-Unis accepteraient de «lever toutes les sanctions réimposées depuis 2017» et «l’Iran aura la pleine capacité d’exporter son pétrole et d’utiliser librement ses revenus», selon le texte qui visiblement permettrait à toutes les parties de clamer la victoire.

Cependant, il semble que malgré les pressions lourdes subies par son régime et en dépit d’un accord de principe de la délégation iranienne, sans lequel le débarquement spectaculaire du chef de la diplomatie iranienne à Biarritz n’aurait pas eu de sens, le « guide suprême » Ali Khamenei s’y est opposé fermement et se faisant a fait capoter le dispositif diplomatique laborieusement mis en place par le président français au terme de plusieurs mois de tractations. Pourquoi ?

C’est que le régime du « guide suprême religieux » issu des dogmes moyenâgeux assure sa survie sur la base de deux piliers : le terrorisme et une politique belliqueuse à l’extérieur et une répression féroce à l’intérieur du pays. L’effondrement de l’un de ces piliers entraînerait la chute de la théocratie appelée la République islamique. Le « guide suprême » actuel désigné à vie par ses pairs il y a 30 ans, sait mieux que quiconque qu’une rencontre prématurée avec les Américains reviendrait à l’abandon d’au moins l’un de ces deux piliers, l’étape suivante étant l’obligation de satisfaire les revendications économiques, politiques et socioculturelles des Iraniens que les mollahs répriment depuis 40 ans en prétextant les menaces extérieures.

Si le système bâti sur ces dogmes et piliers y renonce, autrement dit adopte un comportement « normal », ce serait un acte de suicide par le premier régime islamiste arrivé au pouvoir dans un grand Etat moyen-oriental. Celui-ci disparaîtrait à jamais.

Ainsi l’initiative de Donald Trump qui insiste, dans le cadre de la stratégie de pression maximale, sur une rencontre bilatérale, avant le déclenchement du processus de négociations est intéressante dans la mesure où elle est la seule susceptible d’amener à terme le régime des mollahs à mettre fin, enfin, à sa politique destructrice et meurtrière dans la région.

L'auteur est Nader Nouri, ex diplomate iranien et secrétaire général de la Fondation d’études pour le Moyen-Orient.