Le ministre québécois de l'Éducation, Jean-François Roberge
Le ministre québécois de l'Éducation, Jean-François Roberge

Réflexion sur l’éducation en temps de crise

« Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ». J’ai toujours aimé cette citation très connue de Michel Foucault, Je débute souvent mes cours avec elle. Elle est d’actualité parce qu’elle soulève, entre autres, la dichotomie entre le caractère invisible de ces institutions et le rôle fondamental qu’elles jouent dans notre société. Affirmer l’équivalence entre une école et une prison est d’autant plus vrai au niveau des règlements que de la transformation qu’elles doivent susciter chez l’individu, là où elles deviennent une véritable institution.  

Au Québec, on peut nuancer le propos au sujet des prisons que tout le monde ignore et dont on a une représentation télévisuelle ou cinématographique, on ne sait même pas où elles sont situées, on les découvre si on passe par hasard devant. En temps de pandémie, le sort des prisonniers, confinés originels, n’aura ému personne, après tout ce sont des prisonniers, et tout ce qui se passe dans ce milieu doit rester à l’abri des regards. Si c’est le silence qui habite les prisons, c’est le bruit et la fureur qui animent les écoles, tant les appels des profs résonnent mais sont la plupart du temps ignorés. 

L’école est désormais et c’est amplement documenté, une garderie dont on se sert pour que les parents aillent travailler. Le ministre de l’éducation, Jean-François Roberge, ne s’en cache même pas, ses valses hésitations en témoignent, son manque de leadership le souligne et rejaillit sur nos directions. Toute la dimension sociale de l’école, toute sa contribution semble s’arrêter aux portes de l’établissements. Il est tout de même fascinant qu’en tant qu’enseignant au niveau collégial, je sois obligé de réaffirmer à ma direction que je forme aussi des citoyens! Le Québec envisage l’école comme un schéma de David Easton, c’est une boîte noire et on ne la traitera pas différemment. Ce n’est pas une institution qui doit fondamentalement transformer l’individu, l’améliorer. On a complètement oublié sa mission première pour se cantonner à un mode de fonctionnement de base de gardiennage. Nous avons vu cette mécanique se déployer à balles réelles lors de la pandémie. Dès que l’on a éteint l’interrupteur et que nous avons été dans l’incapacité d’assurer une continuité dans l’enseignement, la mission de l’éducation était vouée à l’échec. D’un côté, le ministre nous demandait d’assumer nos responsabilités, de l’autre, il refusait toute imputabilité. L’école est redevenue immeuble… 

On a mis l’accent sur la dimension utilitaire de celle-ci, souligné comme à l’habitude la résilience des profs et écrit beaucoup trop de textes sur l’annulation des bals de finissants. 

La jeunesse s’ennuyait soudainement et pour pallier cet ennui, le ministre a tendu une paire de ciseaux pour couper le cordon, avec l’arrogance d’un père qui pense qu’il a partagé l’expérience de l’accouchement et offert une dernière journée d’école (d’adieu?) afin que le cycle soit complet alors qu’il était occulté.  

Pourquoi les conséquences de ce mépris rejaillissent-elles dans nos rues aujourd’hui par le bien de manifestations de toutes sortes? Parce que nous sommes incapables de restituer son rôle d’élévation (d’éducation au sens propre) comme si l’école était totalement indépendante de la société dans laquelle elle s’inscrit pourtant. 

On ne résoudra jamais les problèmes de sexisme ou de racisme au Québec (certainement pas en les niant comme le font nos dirigeants) en ayant toujours le réflexe de confier cette mission à l’école. Bien sûr qu’il faut que les écoles enseignent le consentement, la tolérance mais elles ne peuvent le faire dans des conditions de précarité où elles ne sont qu’un îlot de savoir. Vous pourrez bien, par des actions ponctuelles souligner la journée des femmes, le mois de l’histoire des noirs, mais ces épisodes ne se cristalliseront jamais dans la société par le biais d’un support éducatif isolé. L’alchimie ne pourra jamais fonctionner.

Cela fait longtemps que Normand Baillargeon nous fournit des pistes de solution, tant au niveau de la formation des maîtres qu’à celui d’une commission parent 2.0…. Elles existent. On les ignore. 

Vous ne pouvez pas toujours intimer aux profs de toujours en faire davantage (faites plus avec rien devrait être la devise du Québec!) et de mesurer deux mètres entre les tables justes pour respecter l’étiquette et votre simple volonté Monsieur le ministre. 

L’école ne créera jamais ex nihilo.

Jérémie Valentin, enseignant en science politique au Cégep de l’Outaouais