Les changements climatiques attirent de plus en plus d'attention au sein de la population.

Qui peut sauver la planète?

OPINION / Les bouleversements climatiques commencent à attirer l’attention qu’ils méritent. Enfin! Après des années de relégations au xème rang des priorités, ils font désormais partie de nos préoccupations principales.

Je dis « enfin » mais il n’y a rien de réjouissant ici. Les gaz à effet de serre s’accumulent dans l’atmosphère. L’effet de serre emprisonne la chaleur. La planète se réchauffe. Les glaciers fondent. La chaleur supplémentaire alimente ouragans, incendies de forêts et canicules. Les scientifiques sonnent l’alarme depuis longtemps. Et la réalité a trop souvent dépassé leurs prédictions les plus pessimistes.

J’espère tellement qu’ils ont fait des erreurs de calculs, ces scientifiques. J’espère tellement qu’ils surestiment les dégâts et leurs conséquences. J’espère tellement avoir eu tort, moi qui depuis des années croit dans les bouleversements climatiques, et dans leurs conséquences potentiellement apocalyptiques. J’y crois surtout, il faut le dire, parce que j’ai confiance dans le travail scientifique rigoureux qui, études après études, confirme la même réalité. J’y crois donc même si j’espère avoir tort. Je n’y crois pas par goût du fatalisme, j’y crois par gros bon sens… et sens des responsabilités.

Donc, tant mieux si assez de consciences se sont éveillées pour mettre enfin cet enjeu au cœur de nos préoccupations. Les pratiques changent aussi, tranquillement. Minimalisme, simplicité volontaire, zéro déchet, locavorisme, véganisme, électrification, critique du plastique… Plusieurs citoyens changent leurs habitudes.

Mais la question revient constamment. Est-ce assez? Peut-on sauver la planète… une paille à la fois? D’autant plus que, malgré ces changements, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter, au Canada comme pour l’ensemble de la planète. Il faut bien se réjouir des petites victoires mais, au final, nous n’en faisons pas assez.

Face à cette réalité, j’en viens à la conclusion (évidente) que le Canadien moyen ne peut, à lui seul, sauver la planète. Ce sont les actions collectives qui émettent les GES, qu’elles soient comprises comme des actions individuelles cumulées ou des actions qui dépassent la capacité d’un seul individu.

À mon avis, la solution passe par nos institutions. Une institution est un ensemble de règles et de conventions qui guident les actions individuelles. Ces règles et conventions sont des constructions sociales, plus ou moins formelles, plus ou moins consensuelles. Comme ce sont des constructions sociales, on peut les changer. Et il faut en changer plusieurs. Nombreuses sont les institutions qui encouragent les mauvais choix individuels.

Comme les fast food chez qui, au nom de la rapidité, les employés sont des automates qui répètent très efficacement les mêmes gestes. Ce qui fait en sort que lorsque je demande de la vaisselle réutilisable, il y a de fortes chances que j’aboutisse quand même avec des plastiques à usage unique. Et c’est sans parler de la très faible possibilité de composter les déchets organiques dans la plupart des restaurants, pourtant de très grands générateurs de déchets de cette nature et ce, dans une municipalité qui offre la collecte du compost depuis déjà plusieurs années. Je voudrais réduire mon empreinte, mais les restaurants ne me le permettent pas.

Restauration rapide, obsolescence programmée, suremballage… nos institutions commerciales créent des conditions qui nuisent à l’adoption de pratiques vertes.

Autre exemple : nos villes. Pensées et aménagées par et pour l’automobile, elles ne sont pas propices à des choix de vie qui privilégieraient les transports actifs ou collectifs. Je préférerais définitivement me passer de ma voiture, pouvoir compter sur un système de transport en commun à haute vitesse et marcher pour faire toutes mes courses. Mais mon environnement urbain ne me le permet pas.

Les institutions régissent aussi nos milieux de travail. Et ici, il semble que la logique de la productivité est systématiquement considérée supérieure aux considérations environnementales. On nous paie, alors il faut livrer la marchandise. On a un loyer ou une hypothèque à payer, il faut montrer patte blanche. Cette logique implacable s’applique même aux emplois gouvernementaux, là où le profit ne devrait pas être une fin en soi.

Conséquence : on commande et jette du matériel sans trop réfléchir. On sur-chauffe, sur-climatise ou sur-éclaire des édifices. Mais surtout, on ne réfléchit pas à notre empreinte environnementale comme on peut le faire à la maison. On ne laisse pas notre conscience environnementale peser sur nos comportements et nos décisions comme on le ferait à la maison… Ce serait inapproprié… ça nuirait à l’efficacité… Ça ne serait pas bien vu…

C’est ce qui fait en sorte que les employés d’Environnement et changements climatiques Canada qui travaillent à la Place Vincent Massey ne peuvent composter leurs déchets organiques à leur lieu de travail. Oui, les employé d’Environnement et changements climatiques Canada ne peuvent composter! Cet exemple est, il me semble, fortement symbolique. Les employés de ce ministère travaillent constamment sur les questions environnementales. Ils y sont sensibles. Je sais que la plupart de ces employés souhaiterait composter au travail… mais c’est compliqué, il faudrait un autre comité pour négocier avec les sous-contractants, dans un contexte le surmenage est monnaie courante. Bref, même chez Environnement et Changements climatiques Canada, la productivité attendue au travail prime sur l’adaptation de nos comportements quotidiens.

Je travaille à l’Université du Québec en Outaouais. Il y a à peine deux ans, j’aurais aussi été dans l’impossibilité de composter sur mon lieu de travail. Nous étions plusieurs à s’indigner. Et nous avons entrepris des démarches. Toute la communauté nous a supporté si bien que le compost est non seulement récupéré, mais l’UQO a engagé une coordinatrice au développement durable à temps plein et que celles-ci coordonne désormais la gestion de déchets spécifiques (batteries, crayons, restes de traiteurs, etc.) en plus d’organiser des activités de sensibilisation et de réflexion sur notre empreinte institutionnelle. Ainsi, tous les nombreux membres de notre communauté pour composter mais, en plus, ils améliorent leurs pratiques environnementales, au travail comme à la maison. Cette initiative a eu un effet très structurant à l’UQO qui entame sa transition verte avec enthousiasme.

Tout ça pour dire qu’il est possible de faire avancer nos institutions. Tout ça pour dire que nous devons le faire. Tout ça pour dire que nous devons nous engager à le faire.

Nous, Canadiens, sommes les privilégiés, le meilleur pays au monde certains diront… Et, effectivement, nous avons atteint un niveau de confort matériel inégalé. Nous voyageons dans le Sud. Nous chauffons l’hiver et climatisons l’été. Nous nous baignons dans nos cours. Nous nous déplaçons seuls dans nos voitures. Nous rénovons nos cuisines. Nous mangeons des fruits exotiques…

Nous, Canadiens, sommes aussi de grands émetteurs de GES. Nous sommes parmi les plus grands émetteurs et nous sommes aussi ceux qui ont le plus de ressources et de connaissances pour faire la transition verte. C’est à nous de donner l’exemple.

C’est pour ça que je marcherai, le 27 septembre. Je marcherai au Parlement canadien, en pleine période électorale pour ajouter ma voix à celles et ceux qui considèrent que nous devons, collectivement, en faire davantage. Celles et ceux qui considèrent que le gouvernement canadien devrait en faire plus. Celles et ceux qui considèrent que les gestionnaires de nos institutions, que ce soit des élus, des gérants de commerce ou des chefs d’équipe prennent des décisions qui reflètent nos priorités. Celles et ceux qui s’attendent à ce que leurs milieux de vie et de travail leur permettent de réduire leur empreinte environnementale. Et nous sommes nombreux. Nous serons nombreux à la Colline parlementaire le 27 septembre…

L'auteur du texte est Mathieu Charron, professeur au département des sciences sociales à l'Université du Québec en Outaouais.