Jean-Marc Salvet
Justin Trudeau
Justin Trudeau

Québec et Ottawa, divisions de surface et consensus de fond

CHRONIQUE / Quand je vois des titres comme «La stratégie d’immunité naturelle divise Québec et Ottawa», j’avoue un petit découragement. Ils témoignent d’une réalité, certes. Mais il ne faudrait pas créer de confusion dans la population avec des messages plus contradictoires en apparence que sur le fond.

Que les messages ne soient pas en tous points pareils chaque jour, c’est une chose. Mais il ne faudrait pas omettre de les voir et de les entendre en ayant à l’esprit ce qui s’est dit la veille et ce qui se dira le lendemain. Il ne faut pas totalement isoler les segments.

Pas plus qu’il ne faut faire dire aux uns et aux autres ce qu’ils n’ont pas dit. Ou tirer des conclusions hâtives de leurs propos.

Par exemple, c’est une chose de faire la pédagogie de l’immunité naturelle collective pour justifier le fait que le Québec ne puisse rester sous cloche encore un an ou deux, comme l’a fait François Legault la semaine dernière. C’en est cependant une autre d’en faire un objectif en soi.

Et c’en est totalement une autre d’en faire un but à atteindre à toute vitesse! Ce qui serait totalement mortel pour de trop nombreuses personnes.

En faisant la pédagogie de l’immunité naturelle collective, François Legault a voulu faire comprendre qu’il faut passer à une autre étape. Point à la ligne. Il n’a jamais dit que l’immunité naturelle serait désormais son credo — et encore moins que plus vite on l’atteindrait, mieux ce serait!

Il n’y a pas eu de changement de doctrine sur le fond. Le premier ministre du Québec a parlé d’immunité naturelle en guise d’argumentaire supplémentaire en faveur d’une levée graduelle des restrictions. Il en a parlé parce qu’il sait et que l’on sait que l’épidémie continuera de se propager, que l’on devra coexister avec.

Les autorités québécoises ne disent évidemment pas qu’il ne faudra plus se protéger.

Et les autorités fédérales ne disent évidemment pas qu’il faut demeurer sous cloche ad vitam aeternam.

L’administratrice en chef de l’Agence de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, n’adhère certes pas à la doctrine de l’immunité naturelle. Elle l’a dit samedi. Justin Trudeau a semblé dire la même chose.

S’il devait effectivement être pris au pied de la lettre, ce «concept», selon le mot de Mme Tam, en ferait aussi sourciller plus d’un au sein de la santé publique du Québec, tout comme il laisse sceptique l’Organisation mondiale de la santé.

Mais le gouvernement Legault ne le prend pas au pied de la lettre. La preuve en sera fournie avec la levée qui ne sera que très progressive des mesures de restrictions et dans le rappel que Québec fera du nécessaire respect des consignes données aux citoyens depuis le début de la crise : lavage des mains, distanciation physique et, désormais, cette recommandation quant au port du masque dans certaines circonstances.

Parti pris

L’immunité naturelle collective de la population apparaîtra lorsque quelque 70 % — ou plus, ou moins — des citoyens auront été infectés naturellement par la COVID-19. Cela, c’est si une personne infectée ne peut l’être une seconde fois. Ce qui n’est pas certain, à l’heure actuelle, mais vraisemblable. À voir plus tard.

Quoi qu’il en soit, répétons-le, les mesures de restrictions ont été mises en place pour faire en sorte que le système hospitalier soit toujours en capacité d’accueillir les gens atteints par ce coronavirus; qu’il ne soit pas obligé de choisir à qui il porterait secours et qui il devrait abandonner.

Voilà pourquoi on ne pourra pas laisser l’immunité naturelle faire son œuvre comme si de rien n’était et ainsi risquer de créer l’explosion de cas que l’on a cherché à éviter.

Ce n’est pas ce que l’on a dit qu'on ferait du côté de Québec et ce n’est évidemment pas ce que l’on veut.

Et à Ottawa, on convient, comme à Québec, que la société ne peut rester totalement paralysée jusqu’à l’éventuelle apparition d’un vaccin, tant pour des motifs économiques que sociaux.

Il faut tenir compte des graves détresses domestiques que vivent et subissent de nombreux citoyens.

Oui, ce texte a un parti pris — voire un biais totalement assumé (si j’ai mal décodé ce que disent et ce que veulent les uns et les autres).

Mon parti pris, ou mon biais, est celui de montrer que les divisions entre Québec et Ottawa sont essentiellement de surface et qu’un consensus existe sur le fond des choses.

Car, il ne faudrait pas qu’une lecture trop parcellaire des propos des uns et des autres mène à l’apparition de camps inutilement opposés et doctrinaires au sein de la population. Pas dans un domaine comme celui-là!

Pour réussir le mieux possible le déconfinement, il faudra non seulement un consensus, mais une vraie adhésion au sein de la population. De fausses oppositions ou des oppositions montées en épingle ne nous y aideraient pas.