La députée Emmanuella Lambropoulos
La députée Emmanuella Lambropoulos

Protéger le français, encore, toujours

Geneviève Tellier
Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
CHRONIQUE / Les débats des deux dernières semaines suscités par les propos malheureux de la députée Emmanuella Lambropoulos (qui minimisait la perte de vitesse de l’usage du français à Montréal), nous rappellent, encore une fois, jusqu’à quel point le français et l’anglais coexistent difficilement au Canada. Ce qui est vu comme des outils de protection essentiels par les uns (Loi 101, Loi sur les services en français, Loi sur les langues officielles) constitue de sérieuses entraves selon d’autres. Il revient donc aux francophones d’en faire un combat quotidien pour conserver l’usage de leur langue : demander à être servi en français, travailler dans un milieu qui valorise l’usage du français, exercer un contrôle de ses institutions de santé, etc.

Parfois, des avancées importantes surviennent. Mais il s’agit de petites victoires qui surgissent ponctuellement. Il faut se réjouir, par exemple, de la création de l’Université de l’Ontario français ou encore plus récemment de la sauvegarde du campus Saint-Jean en Alberta. Mais en même temps, on ne peut que constater la timidité des initiatives : on ne fait que ce que l’on juge essentiel. Plus largement, il n’existe pas un plan d’ensemble, cohérent, d’envergure pour protéger le français au pays.

Pourrait-on voir un tel plan éventuellement ? La vigueur avec laquelle nos politiciens fédéraux se portent actuellement à la défense des droits linguistiques des francophones pourrait laisser le présager. Les prochaines élections risquent d’être très serrées et chaque électeur sera fortement courtisé. Plusieurs circonscriptions où se trouve une forte communauté francophone pourraient bien voter différemment à la prochaine élection. Un bon nombre de ces circonscriptions sont en Ontario, au Nouveau-Brunswick et au Québec (incluant l’Outaouais). Tous les partis politiques à Ottawa ont saisi l’importance de cet enjeu.

Par contre, les promesses qu’ils ont faites jusqu’à présent (assujettir les entreprises de compétence fédérale à la loi 101 et moderniser la Loi sur les langues officielles) ne suffisent pas. Si ces promesses sont les bienvenues, elles ne peuvent pas à elles seules corriger la situation. Le cœur du problème est que le français est en perte de vitesse partout au pays. La situation est particulièrement préoccupante à l’extérieur du Québec, alors que le poids démographique des francophones est en déclin constant. Il y a donc urgence d’agir maintenant, pendant que la présence des francophones compte encore électoralement. Et il faut exiger plus, en matière d’immigration, d’emploi, de santé, d’économie, d’éducation, etc.

Mais l’appui des politiciens pour freiner ce déclin démographique ne suffit pas. Les institutions doivent elles aussi être mises à contribution. Revenons aux universités. S’il faut saluer les avancées faites avec l’Université de l’Ontario français et le Campus Saint-Jean, beaucoup de travail reste à faire dans le monde universitaire. En fait, les universitaires francophones (professeurs, chercheurs, étudiants) font face aux mêmes défis que ceux que rencontre l’ensemble de la population canadienne francophone. Dans les milieux universitaires, l’opinion est assez largement répandue chez les anglophones que les droits des francophones sont bien protégés et leur langue n’est pas menacée. La perception est toute autre cependant dans les milieux universitaires francophones, surtout, mais pas uniquement, à l’extérieur du Québec.

Ces divergences sont en grande partie le résultat d’une forte ignorance dans la communauté anglophone des défis auxquels font face quotidiennement les chercheurs francophones. Pourtant, les universitaires anglophones devraient être plus au courant de la situation, ne serait-ce que parce qu’ils côtoient régulièrement des collègues francophones. Mais cette cohabitation est très superficielle. La très, très grande majorité des universitaires anglophones canadiens sont incapables de lire des textes en français et encore moins de converser avec des collègues en français.

Les milieux universitaires ne constituent pas un poids électoral significatif qui pourrait susciter l’attention des politiciens. La précarité de l’usage du français dans le monde universitaire semble être là pour de bon. Mais on peut quand même espérer que les choses changeront, surtout si la communauté francophone décide de s’impliquer activement.

L’auteure est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.