La ministre de la Culture, Nathalie Roy
La ministre de la Culture, Nathalie Roy

Pour les arts vivants

OPINION / Neuf semaines. Les artistes ont attendu neuf semaines, pendant lesquelles, du côté du gouvernement québécois, ce fut, pour rester poli, la grande discrétion, et pour être franc, le silence complet.

Lors des conférences de presse, les arts de la scène n’étaient jamais mentionnés. Au Conseil des arts et des lettres du Québec – notre interlocuteur auprès du gouvernement –, on semble naviguer entre ce même silence et l’opacité : des programmes viennent d’être suspendus sans que les artistes aient été consultés. 

Nos associations professionnelles, dont le Conseil québécois du théâtre (CQT), se démènent pour faire circuler auprès des autorités des plans de relance et de sauvetage. Mais nous n’avons toujours pas reçu de retour. La seule manifestation de soutien concret provient de notre raison même d’exister : le public. Il est là, il nous écrit chaque jour pour savoir quand nos portes ouvriront. 

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Notre lien avec lui n’est pas rompu, et c’est aussi pour ne pas l’abandonner que nous exigeons de notre gouvernement un canal de communication clair, ainsi qu’une rencontre avec le ministère de la Culture. Au début, nous comprenions. Les urgences se logeaient en d’autres lieux de la société : les hôpitaux, le personnel, l’équipement, les résidences pour aînés, l’éducation. L’économie. Nous nous sommes tus, et les rares fois où nous parlions, c’était pour exprimer toute notre solidarité, notre compassion. P

lusieurs d’entre nous ont mis leur talent à contribution, bénévolement : ils ont offert une chanson, une danse, un poème. Les combats ont continué, rapidement les CHSLD ont été frappés de plein fouet, les morts ont continué à déferler, la contagion s’est propagée dans la collectivité, Montréal a été atteinte en son cœur. 

Elle est encore meurtrie. Personne parmi nous ne l’ignore : comme tout le monde, nous avons des parents dans des résidences, des enfants qui ne peuvent pas aller à l’école, des amis malades, des proches qui meurent. Nous avons été bouleversés, nous le sommes encore, nous le serons longtemps – nous qui jouons parfois des pièces vieilles de plus de mille ans, nous n’avons pas l’amnésie facile. Il était de mise de se taire, par décence : l’urgence de la situation le commandait. Plusieurs d’entre nous ont vécu des deuils artistiques importants, qui ne sont certes rien aux côtés des deuils 2 d’êtres vivants. 

Néanmoins, des années de travail ont été balayées par le souffle mortel de la pandémie : des spectacles en cours, en répétition, en gestation. Nos programmations, qui se bâtissent sur plusieurs années, ont été déchiquetées par la tornade. Et puis, assez rapidement, certaines mesures de déconfinement ont été proposées pour les écoles et les commerces en région. 

Nous avons même eu l’espoir d’assister à la réouverture des classes du primaire dans le Grand Montréal. On se prépare à la remise en marche de nombreux autres secteurs essentiels de notre société. Et nous, et nous ? Prenez votre mal en patience, les artistes, votre tour s’en vient. 

Le jour tant attendu est arrivé : le vendredi 22 mai 2020. Alléluia ! Nous serions sans doute de mauvaise foi de constater que la première annonce destinée au milieu culturel s’est faite sans la présence du premier ministre, car de bonnes nouvelles vont être enfin dévoilées à notre secteur. 

L’annonce : mettez deux ou trois kodaks dans le coin de la scène, ça devrait faire l’affaire en attendant. Pour le reste, il y a les ciné-parcs. Captations et blockbusters : tel est le plan culturel du Québec proposé au monde du spectacle vivant vendredi dernier. Nous en avons été profondément consternés. 

Le milieu des arts de la scène est unanime : cette conférence de presse a été vécue comme un affront. Car c’est ce que nous sentons, de la part de notre gouvernement : que nous ne sommes pas pris au sérieux. Qu’on nous dira plus tard quand nous pourrons distraire la foule à nouveau, et en attendant, il y a en provenance d’Ottawa la PCU…, qui, au bout de quatre demandes, s’éteint. Que deviendront les artistes par la suite ? Nul ne le sait, rien n’a été dit à leur sujet. 

Nous méritons plus que ces « non-annonces », artistes interprètes et concepteurs, techniciennes de scène et travailleurs culturels, chorégraphes et metteurs en scène, spectatrices et spectateurs. Nous méritons plus qu’une possibilité de réaliser des captations dès le 1er juin avec cinq techniciens. 

Mais de quoi parle-t-on exactement ici ? De quel genre de captations ? Et devant qui ? Sait-on que l’accueil du public n’est pas qu’une question de rentabilité ? Que sans sa présence physique, son énergie, son retour immédiat et palpable, les arts de la scène n’ont pas de sens ? Que les actrices, les danseurs, les musiciennes se nourrissent de cette humanité rassemblée pour jouer leur partition ? Qu’en se contentant de seulement diffuser des œuvres scéniques sur un écran, on nous coupe du lien direct, essentiel avec le public ? Que cette diffusion, si elle se substitue à la représentation devant des spectateurs, nous met en face du vide, de la profonde solitude qui fait déjà des ravages dans notre population ? Non, le numérique n’est pas la panacée des arts vivants. Sait-on qu’un spectacle prend plus que deux petites semaines à mettre sur pied ? Que nous avons besoin d’édifier ensemble un calendrier afin de prévoir des programmations alternatives qui aient du sens ? 

Le milieu de l’éducation a eu droit à ce calendrier, ainsi qu’à des modalités et à des ressources, certes perfectibles, mais annoncées. 

Nous contribuons, parfois loin des projecteurs médiatiques, mais sans jamais défaillir, à l’affirmation d’un peuple. C’est par l’art que se définit l’âme d’une population. C’est dans nos salles que se trouve l’agora. C’est par le corps des danseurs et des acteurs que s’exprime notre désir de liberté, d’élévation, de dépassement. Les temps tragiques que traversent nos sociétés, c’est nous qui les raconterons aux générations futures. 

Nous pouvons amener du réconfort, oui, mais aussi de la critique, du recul, de la pensée : nous sommes un rouage essentiel à la vie démocratique du pays. Nous sommes les témoins, les opposantes, les subversives, les esprits libres, les chagrineurs, les satiristes, les philosophes, les poètes, les objecteurs de conscience. Nous sommes les taons qui piquent sans relâche le cheval du corps social : la piqûre ne fait pas toujours du bien, et elle n’a pas valeur de vaccin, mais elle reste essentielle. Car sans cette piqûre, l’attelage n’avance pas. 

À quoi bon guérir si nous n’avons plus rien à nous dire ? À quoi bon venir à bout de ce fléau si c’est pour se réfugier dans la consommation vidée de sens, de beau ? Nous ne désirons pas la lune, mais un dialogue, une visibilité, une écoute. Personne parmi nous n’a la prétention de vivre dans une bulle séparée du reste de la société : nous souhaitons être considérés, un point c’est tout. 

Les arts de la scène québécois constituent un milieu vaste, complexe, diversifié. Il n’est pas donné à tous et à toutes de posséder les connaissances requises pour comprendre tous ses rouages et son fonctionnement, c’est pourquoi nous, les artistes, demandons à être consultés à titre d’experts. Il s’agit de pouvoir accompagner dignement, à notre mesure, avec nos armes, la bataille collective qui a lieu : nous avons notre mot à dire sur le futur que nous dessinerons tous ensemble. 

Cette vision du monde, ce regard franc, libre, nous en avons besoin plus que jamais. Des rencontres entre des chefs d’État et des artistes ont eu lieu dans de nombreux pays. En France, une pétition de plus de 40 000 signataires a réussi à mobiliser le président Macron au sujet de la culture, le poussant à recevoir treize artistes issus du spectacle vivant et du cinéma. Des mesures concrètes ont été annoncées. Des promesses ont été faites. 

Et un argument de taille a été prononcé par les artistes, qu’il n’est pas inutile de rappeler ici : la réinvention, l’expérimentation, le rejet de l’ancien monde, les nouvelles technologies, l’explosion de la normalité et la relation au public repensée, nous n’avons pas attendu la crise actuelle pour les mettre en œuvre. Nous y travaillons depuis très exactement deux mille cinq cents ans. Nous exigeons de toute urgence une rencontre avec la ministre de la Culture Nathalie Roy. 

Plusieurs de nos revendications circulent dans nos plans de relance. Il nous est primordial de les faire entendre. Parmi celles-ci : l’assurance qu’un filet social vienne sauver d’innombrables artistes, pour qui la PCU à ce jour n’est pas reconduite au-delà des quatre demandes; des mesures de soutien pour les jeunes compagnies qui ne peuvent se prévaloir de la subvention salariale; un calendrier évolutif d’ouverture des salles de répétition et des salles de spectacle; un plan de sauvetage arrimé à ce calendrier. 

Madame la ministre, n’ayez crainte : nous travaillons déjà et continuerons de travailler d’arrachepied avec la Santé publique sur les mesures qui précisent comment assurer la distanciation physique, où mettre le gel hydroalcoolique, combien de masques sont nécessaires, avec quel produit désinfectant laverons-nous les sièges. Mais cela ne sera pas suffisant, car ces mesures ne 4 disent rien de notre art. 

De ce que les artistes veulent faire, de ce que le public veut recevoir. Il est donc impératif que nous participions au processus décisionnel, afin que nous puissions nous adresser à nouveau à nos sœurs, à nos frères, à nos parents, à nos enfants, à nos aînés, à nos amis. À nos contemporains. La crise que nous subissons est terrible, mais l’humanité a connu pire, hélas. L’art vivant a résisté à tous les épisodes tragiques de l’Histoire, il n’a jamais pu être éradiqué, au fond de la nuit concentrationnaire comme à l’ombre des dictatures, au milieu des ruines de la guerre comme au creux des épidémies les plus dévastatrices. 

Pas un seul virus sur cette planète, aussi virulent soit-il, n’en viendra à bout. Oui, bien sûr, nous suivrons le calendrier proposé par la Santé publique, envers qui nous réitérons toute notre confiance. Nous tenons simplement à rappeler qu’en maintenant les salles fermées, nous ne faisons pas que mettre des milliers de gens sur la paille : nous mettons collectivement en berne le drapeau de l’imagination. 

Dans les arts de la scène, la fiction et la création ne peuvent se déployer que par la convocation et la rencontre. Tant que nous ne pourrons rouvrir nos salles, nous n’arriverons pas à nous projeter dans un ailleurs, dans un futur, dans un monde meilleur. Nous sommes en train d’entraver la cap.

Les auteurs du texte sont :

Olivier Kemeid, Auteur, metteur en scène 

Sylvain Bélanger, Metteur en scène 

Martin Faucher, Metteur en scène 

Brigitte Haentjens, Metteure en scène 

Stéphanie Jasmin, Autrice, metteure en scène et conceptrice vidéo 

Denis Marleau, Metteur en scène, scénographe 

Ginette Noiseux, Conceptrice de costumes 

Claude Poissant, Metteur en scène