«La pire des politiques serait de soutenir par des mesures régressives comme la suspension des redevances ou de la taxe sur le carbone une industrie dont le déclin est inévitable», écrivent les auteurs.
«La pire des politiques serait de soutenir par des mesures régressives comme la suspension des redevances ou de la taxe sur le carbone une industrie dont le déclin est inévitable», écrivent les auteurs.

Plutôt que de soutenir les sables bitumineux, il faut en sortir

POINT DE VUE / Le Canada est confronté à ce qui sera certainement sa plus grande crise économique depuis 1929. Situation sans précédent, aucune récession récente n’a vu une augmentation si soudaine et rapide du chômage, aucune crise n’a si rapidement fermé tant d’entreprises, asséché si rapidement la circulation des revenus dans l’économie, et aucune n’a vu les dépenses de consommation s’effondrer si rapidement.

Mais n’oublions pas les éléments de conjoncture datant d’avant la pandémie qui vont amplifier ce choc initial, dont le surendettement des grandes entreprises nord-américaines et la précarité financière des ménages les plus durement touchés par le ralentissement forcé de l’activité économique.

C’est dans ce contexte que le gouvernement canadien considère un plan de sauvetage qui ciblera le secteur du pétrole et gaz et plus particulièrement les entreprises et travailleurs des sables bitumineux albertains. Depuis plusieurs semaines, les pdg de ce secteur réunis sous l’égide de l’Association canadienne des producteurs pétroliers, accompagnés du premier ministre de l’Alberta Jason Kenney, multiplient les pressions et tentent de négocier avec le gouvernement fédéral un plan de sauvetage évalué à au moins 15 milliards de dollars.

Ce plan est modelé sur le programme que les gouvernements canadiens et américains ont adopté pour sauver le secteur de l’automobile lors de la crise de 2008. Prêts sans intérêts, suspension de la taxe sur le carbone, suspension des redevances, annulation des impôts, participation publique dans le capital des entreprises, rachat de leur dette, tout est sur la table pour aider le capital fossile canadien à passer au travers de la crise actuelle.

Pour les travailleurs du secteur au chômage, on demande un généreux programme d’emplois publics qui vise le nettoyage et la fermeture définitive des milliers de puits de gaz et pétrole abandonnés par l’industrie depuis des décennies. Subvention massive indue, alors que la fermeture de ces puits est une responsabilité financière de l’industrie et non des gouvernements. On espère à Edmonton et à Calgary qu’avec ces mesures on pourra sauver ce secteur névralgique de l’économie canadienne en attendant le retour à la normale. Mais à quelle «normale» retournerons-nous ?


« La crise actuelle est paradoxalement porteuse d’une immense opportunité, la possibilité d’intervenir pour soutenir et stimuler l’émergence d’une nouvelle économie. »
Eric Pineault et Angela Carter

En effet, un baril de pétrole des sables bitumineux vaut actuellement à peine plus qu’une poutine ou une pinte de bière. Son prix est en chute libre depuis le début de la crise socio-sanitaire du Coronavirus en Asie, et donc nombreux sont ceux qui voient dans la chute de la demande l’origine des troubles du secteur.

Mais, comme c’est souvent le cas, cette crise révèle en fait de graves problèmes structurels sous-jacents. Oui, le ralentissement des économies en Asie, en Europe et maintenant en Amérique du Nord contribue à la baisse du prix du brut, et cela frappe de plein fouet l’industrie des sables bitumineux, vu ses coûts de production élevés. Mais ce choc se déploie dans un contexte de surabondance de l’offre, c’est d’ailleurs un problème structurel du secteur des hydrocarbures, la capacité d’extraire dépasse toujours potentiellement les besoins en combustion et les producteurs à plus faibles coûts d’extraction ont intérêt à inonder le marché, le pétrole «peu dispendieux» chassant le dispendieux.

Cette conjoncture n’est pas nouvelle. Elle est en place depuis la baisse des prix du brut en 2014, et renvoie à l’émergence de l’industrie du gaz et pétrole de schiste aux États-Unis ainsi qu’à la rivalité géoéconomique entre la Russie, l’Iran et l’Arabie Saoudite. Avant même le coronavirus, cette nouvelle normalité avait déjà mis un terme à tout projet visant l’expansion des sables bitumineux, comme en témoigne l’abandon du projet Frontier par Teck Resources.

Mais plus fondamentalement, le choc de demande actuel ressemble à plusieurs égards à ce qui arrivera à mesure que les différentes économies évoluent vers la carboneutralité, en particulier dans le secteur des transports. Certes, ce sera un processus plus lent, mais il y aura un pic de demande au niveau mondial et c’est vers cette nouvelle normalité que nous nous dirigeons.

Dans ce contexte, la pire des politiques serait de soutenir par des mesures régressives comme la suspension des redevances ou de la taxe sur le carbone une industrie dont le déclin est inévitable. Au Québec nous avons commis cette erreur dans le cas de l’amiante. Ne la répétons pas avec les sables bitumineux. Au contraire, planifions dès maintenant le démantèlement de ce secteur, la conversion des emplois; une injection de 15 milliards de dollars sera certainement nécessaire pour démarrer cette transformation.

En conclusion, la crise actuelle est paradoxalement porteuse d’une immense opportunité, la possibilité d’intervenir pour soutenir et stimuler l’émergence d’une nouvelle économie. Ne la gaspillons pas en tentant de sauver le capital fossile.

Eric Pineault, professeur, Institut des sciences de l’environnement, UQAM, membre Des Universitaires (desuniversitaires.org)

Angela Carter, professeure associée, Science politique, Université de Waterloo