Le président turc Recep Tayyip Erdogan s'adresse à ses partisans à Izmir, dimanche dernier.

Une voix unique de la Turquie

Plusieurs parlent d'une usurpation de la démocratie en Turquie, au lendemain d'un référendum qui instaure un régime présidentiel aux pouvoirs élargis.
En réalité, ils craignent bien davantage le président Recep Tayyip Erdogan qui n'a pas hésité à étirer l'élastique de la démocratie pour faire passer certaines idées plus controversées depuis cinq ans. De réformateur économique et social applaudi dès 2003, M. Erdogan s'est métamorphosé en un leader devenu autocratique, muselant ses adversaires, la presse et le système judiciaire. Il a progressivement mis en place une démocratie à sa manière, où tout l'État répond de lui avant tout.
Dimanche, les 75 millions de Turcs étaient appelés aux urnes pour se prononcer sur une référendum qui augmenterait les pouvoirs du président. 
Ceux du premier ministre du Canada, lorsqu'il est majoritaire, offrent de semblables coudées franches. Il nomme les ministres et les juges, par exemple, et fixe la direction de l'État. Ce ne sont pas des pouvoirs qui s'apparentent à une dictature, par exemple. 
Évidemment, cela dépend de l'usage que M. Ergodan veut en faire, et des contre-pouvoirs en place pour freiner certains excès qu'il pourrait vouloir faire. Il les a grandement neutralisés, et voilà le vif des craintes qui étaient exprimées, tant en sol turc qu'ailleurs. 
Le référendum s'est déroulé pendant que le pays est toujours sous la loi des mesures d'urgence après une révolte à l'été 2016 où M. Ergodan a blâmé l'armée, les médias et de larges pans de la société civile (universitaires, avocats et juges, etc). Des dizaines de milliers d'entre eux ont perdu leurs emplois, ou pire, ont été emprisonnés. Les médias indépendants édentés, Internet régimenté, il restait bien peu de voix pour répliquer aux arguments pro-référendaires de M. Erdogan...
Malgré tout, l'option du oui n'a soutiré qu'une mince victoire avec à peine 51,3 % d'appuis. Mais avec tout le débat au Québec établissant la légitimité référendaire à 50 % des votes + 1, M. Erdogan semble avoir relevé son pari. Pour cela, il faut éliminer le doute entourant les droits démocratiques déchus à ses adversaires emprisonnés, et l'équilibre plus que bancal des deux parties à exposer leurs arguments de façon libre et démocratique.
Aujourd'hui, Recep Tayyip Erdogan pavoise mais il dirige une Turquie divisée comme jamais. Son projet de réforme démocratique a opposé les villes plus progressistes aux campagnes plus conservatrices. La minorité kurde, dans l'est du pays, demeure une épine dans le pied et on se demande qu'est-ce qui calmerait leurs récriminations à part une forme d'autonomie gouvernementale à laquelle M. Erdogan s'est toujours opposée. Son voisin, la Syrie, est à feu et à sang, et il doit composer avec ses effets. 
La Turquie était un modèle de démocratie dans l'univers musulman, un pays à cheval sur deux continents qui faisait le pont entre l'est et l'ouest. Le virage qu'il a imprimé l'éloigne de l'ouest. Il a encouragé le voile des femmes musulmanes, pourtant découragé pendant des décennies. Il désire maintenant ramener la peine de mort, une pratique contraire aux principes humanitaires de l'Union européenne. Son virage à droite s'inscrit dans un mouvement populiste qui a déjà emporté les États-Unis, la Hongrie, la Russie et la Pologne, et qui menace en France et en Autriche. Qu'est-ce qui les arrêtera?