Instituée il y a 40 ans cette année, la prime au bilinguisme fait maintenant partie des meubles dans l'édifice fédéral.

Une prime qui a fait son temps

ÉDITORIAL / Instituée il y a 40 ans cette année, la prime au bilinguisme fait maintenant partie des meubles dans l'édifice fédéral. Pour 87 000 fonctionnaires, cela fait partie des avantages liés à leur poste, et une fois acquis, son versement apparaît dans leur convention collective. Toute volonté d'y mettre fin devra nécessairement être entérinée par les employés qui l'empochent. Ça ne sera ni facile, ni automatique.
Pour ceux qui la reçoivent, la prime au bilinguisme trône au firmament des dogmes de l'État canadien. C'est pourquoi il faut bien lire le récent rapport « Le prochain niveau : enraciner une culture de dualité linguistique inclusive en milieu de travail au sein de la fonction publique fédérale ». Succincts, les auteurs Patrick Borbey et Mathew Mendelsohn ont assez  bien cerné le débat. 
Cela pousse à conclure que le mécanisme employé depuis quatre décennies n'est plus le bon. Et que nous sommes collectivement mûrs pour du changement.
Tout n'est pas gris pour autant.
La valeur que représente la dualité linguistique ne pose plus problème. Le consensus est large. C'est son application qui fait écueil.
Ainsi, « la capacité linguistique de la fonction publique est à la hausse : le nombre de postes bilingues a doublé au cours des 40 dernières années et représente à l'heure actuelle 43 % de tous les postes fédéraux, lit-on dans le rapport. Le taux de conformité s'accroît également : en 2016, 96 % de tous les employés ont satisfait aux exigences linguistiques de leur poste et 97 % des employés des postes de direction ont satisfait aux exigences linguistiques de leur poste. »
En même temps, « la prime est complètement détachée de l'utilisation des langues officielles ». Elle est versée à ceux « qui satisfont aux exigences linguistiques associées à leur poste, peu importe qu'ils utilisent ou non les deux langues officielles dans le cadre de leurs fonctions. » Pourquoi alors verser une prime qui n'atteint pas la finalité pour laquelle elle a été conçue ?
La conclusion des fonctionnaires, c'est que « l'anglais est la langue dominante pour la plupart des activités quotidiennes ». Les réunions se tiennent en anglais, le français n'occupe souvent qu'une place symbolique. Les documents importants sont en anglais, à peine méritants d'une traduction automatisée par GoogleTranslate. Les francophones plus ambitieux ont vite compris qu'afficher leur francité leur coûtera cher en promotions ratées.
La prime de 800 $ était substantielle à l'époque, mais ne constitue plus une motivation suffisante qui encourage la promotion des deux langues officielles. La preuve reste à faire que la hausser à 2000 $ par exemple, comme le suggère Impératif français, produirait un résultat bien différent. 
Que faire alors ?
Les 66,3 millions $ versés en passives primes de bilinguisme pourraient payer bien des activités qui encourageraient mieux une réelle dualité linguistique au sein de l'appareil fédéral. L'éventail des possibilités est très large et notre imagination collective est la seule frontière. Des formations pour les fonctionnaires occupant des postes désignés, aujourd'hui très formalisées, pourraient se faire sous d'autres formes, plus concentrées, offertes qu'à ceux qui ont un réel besoin et désir de parfaire leurs capacités linguistiques. Cela formerait une autre génération de leaders pour le Réseau des champions des langues officielles qui a des antennes dans presque tout l'appareil fédéral. Concentrer les efforts, plutôt que le saupoudrage sur le tiers de la fonction publique canadienne, paraît plus porteur de bénéfices afin qu'elle reflète mieux la culture de langues officielles pour les gens qui y oeuvrent, et pour les Canadiens qui en reçoivent les services.