Une Loi 62 bien mal fagotée

La nouvelle loi québécoise sur la neutralité religieuse va trop loin. Interdire le voile intégral jusque dans les services publics entre en contradiction avec les valeurs de tolérance et d’accueil du Québec.

Cela place des employés dans le difficile rôle de censeurs publics, chargés de faire respecter une loi provinciale controversée et ambiguë. Les chauffeurs d’autobus de la Société de transport de l’Outaouais, par exemple, exigeraient ainsi qu’une musulmane retire son niqab lorsqu’elle embarque à Gatineau, mais seraient muselés, 300 m plus loin, lorsqu’elle le replace alors que le véhicule franchit le pont vers Ottawa...

Déjà, le tollé s’est fait entendre dans le reste du pays. En Ontario, dans une rare incartade dans les affaires d’une autre province, les trois partis à l’Assemblée législative ont voté à l’unanimité, jeudi, contre la dernière idée du Québec. Au fédéral, le premier ministre Justin Trudeau a dit qu’il défendrait les droits de tous les Canadiens au sens de la Charte des droits et libertés, mais qu’il devait du même coup accepter que les provinces avaient le droit de voter leurs propres lois. Ainsi, Ottawa ne contestera pas la Loi 62, mais d’autres le feront pour lui.

Les conservateurs ont réitéré leur conviction que les Canadiens avaient le droit de pratiquer leur religion, en privé et en public, comme bon leur semblait. Et sans surprise, le nouveau chef du NPD, Jagmeet Singh, a condamné cette loi; aucune surprise-là puisqu’il porte un turban qui trône sur sa tête comme un signe ostentatoire de sa foi sikhe.

Les libéraux provinciaux avaient promis une réponse au projet de la Charte de la laïcité du Parti québécois de 2013. Mais si l’obsession péquiste en avait contre toutes les manifestations de foi ostentatoires, les libéraux ont fait des musulmanes voilées leur seule cible.

Il est vrai que le voile intégral qui cache le visage peut s’interpréter comme un signe d’une pratique religieuse rétrograde en choc avec une société qui se veut moderne. Il réfère tacitement à un monde dominé par les hommes où la femme ne peut s’affranchir d’une place subalterne. Le premier ministre Philippe Couillard aurait pu, dans un appel d’ouverture, inviter les quelques dizaines de femmes qui le portent au Québec à s’en défaire au nom d’une émancipation d’inclusion avec leurs consoeurs. En lieu et place, il a choisi une législation mal fagotée, qui épargne les autres religions et qui fait passer le Québec comme une société anti-Islam qui accréditera ceux qui feront le triste lien avec des gestes intolérants ou violents comme celui de la Grande Mosquée de Québec. 

Est-ce vraiment là le signal que le Québec veut envoyer au monde?

Au-delà de son application à géométrie variable, cette Loi 62 portée par la ministre de la Justice (et députée de Gatineau) Stéphanie Vallée fera vraisemblablement l’objet d’une contestation judiciaire qui ajoutera au malaise du législateur québécois. 

Les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor avaient proposé en 2008 que la plupart des gens en position d’autorité (juges, policiers, etc.) s’abstiennent de signes religieux. 

Si cela ne va pas assez loin pour le Parti québécois et la Coalition avenir Québec, cela semblait s’inscrire dans un assez large consensus social. M. Couillard l’élargit à tous les fonctionnaires de l’État, ce qui pourrait se défendre dans une perspective d’un État laïc, mais aussi aux usagers, ce qui est carrément discriminatoire. 

On peut honnir le multiculturalisme cher au Canada anglais comme antithèse au biculturalisme français-anglais. Mais le Québec fait ici totalement fausse route et se replonge dans une inutile contestation sociale.