Tous les francophones en milieu minoritaire devraient s'intéresser au débat sur Sainte-Marie-Saint-Jacques, fait valoir l'auteur.

Un redécoupage maladroit

ÉDITORIAL / Il ne faut pas s'intéresser au débat sur Sainte-Marie-Saint-Jacques parce qu'il mettrait en péril une circonscription chèrement gagnée par Québec solidaire, ou parce que cela signifierait la fin de la carrière politique de Manon Massé. Il faut s'y intéresser parce que se dessinent en filigrane des enjeux cruciaux pour notre démocratie. Pas juste au Québec, mais partout... et qui devraient tout particulièrement intéresser les francophones vivant en milieu minoritaire, en Ontario et ailleurs.
Rappelons d'entrée de jeu que le redécoupage des cartes électorales est un exercice administratif périodique normal qui vise en premier lieu à s'assurer qu'un vote a le même poids partout au sein d'un territoire. Le Québec est divisé en 125 comtés. C'est la tâche du Directeur général des élections de s'assurer que chaque comté compte à peu près le même nombre d'électeurs. Il serait injuste qu'un comté aie 25 000 électeurs et un autre 100 000 car le vote d'un Québécois vaudrait « plus » dans le premier que dans le second. Le DGE est donc le garant de cette équité. Outre le nombre, d'autres éléments peuvent aussi guider son travail ; c'est pourquoi il existe un circonscription propre aux Iles-de-la-Madeleine, qui a des intérêts géographiques particuliers et Ungava, dans le grand nord, avec une forte population innue.
Hors du Québec, les francophones partagent ces intérêts. En Ontario, dans les Maritimes et ailleurs, ils sont souvent noyés dans une mer d'électeurs anglophones et peinent à faire élire des francophones. Ils tiennent donc mordicus à préserver les frontières des circonscriptions qui leur donnent une chance d'élire un des leurs au risque de voir de rares voix minoritaires s'éteindre. Ne reste alors plus que le Sénat, où les premiers ministres se sont montrés traditionnellement sensibles au sort des minorités, pour représenter leurs intérêts.
La circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques réunit plusieurs quartiers modestes du centre-sud de Montréal. Depuis sa création en 1989, elle a été un château-fort du Parti québécois jusqu'à ce que Mme Massé profite de la division du vote entre libéraux et péquistes, en 2014, pour l'emporter au nom de Québec solidaire. 
Voilà que le redécoupage proposé par la Commission de représentation électorale élimine Sainte-Marie-Saint-Jacques. Ses populations seraient redistribuées dans les circonscriptions avoisinantes, démographiquement bien différentes. Le travail administratif de la commission a cependant des impacts politiques importants. Son mandat était de créer une circonscription dans la couronne de Montréal, qui croît en population... sans en ajouter aux 125 existantes. Elle a déjà essayé dans le passé d'en enlever une dans l'est du Québec et ce fut la tempête. Restait l'option d'amputer Montréal. 
Ce faisant, la Commission donne l'impression de vouloir couper l'herbe sous le pied d'un parti d'opposition, et de favoriser le parti au pouvoir. 
Le Droit a plusieurs fois rappelé que les gouvernements doivent agir avec circonspection lorsque sont manipulés les leviers de la démocratie. Que ce soit sur des questions de financement politique, de réforme de scrutin... ou de redécoupage électoral, le gouvernement au pouvoir a le devoir moral de bâtir des consensus, voire l'unanimité avec les autres partis et les divers publics touchés, au terme de consultations et d'une abnégation exemplaires. Ce n'est certainement pas ce qui a été fait dans Sainte-Marie-Saint-Jacques. Pour cette raison, le gouvernement de Philippe Couillard devrait jeter cet exercice de redécoupage à la poubelle et le redémarrer sur des bases saines et collaboratives.