Un débat mal entamé

Le débat sur le potentiel pétrolier du Québec est mal entamé. Les arguments sont choisis en fonction des intérêts des interlocuteurs, favorables ou adversaires à l'extraction de cette ressource. Ils fusent avec une intensité renouvelée depuis la publication, la semaine dernière, du Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole.
Ce texte a généré des manchettes tout d'abord parce que l'ex-premier ministre Bernard Landry en est l'un des 11 cosignataires et que Monique Jérôme-Forget, ex-ministre des Finances sous Jean Charest, lui donne un lustre non partisan. Si l'intention est limpide, certains arguments sont faibles. La dette du Québec est lourde ? Ce n'est pas un nouveau phénomène. La population vieillit ? Les démographes voient cela venir depuis 15 ans. La balance commerciale du Québec est principalement ternie par les 11 milliards $ en importations de pétrole ? Encore là, rien de nouveau sous le soleil. Rien là ne justifie soudainement un intérêt pour l'extraction.
Les plumes du Manifeste rappellent que « des milliards de barils de pétrole seraient disponibles à l'Île d'Anticosti, à Old Harry et en Gaspésie ». Là, ce sont les environnementalistes qui perdent le nord. Dans Le Devoir, Sylvain Archambeault, de la Société pour la nature et les parcs, ridiculise ainsi le potentiel pétrolier du Québec en parlant d'un « fantasme » et « que nous allons devenir les cheiks d'Amérique du Nord. » Jolie figure de style qui transforme fallacieusement un argument valable en une boutade visant à ridiculiser.
Personne ne se berce d'illusions mais, selon les données mêmes de l'État québécois, le sous-sol de l'île d'Anticosti pourrait receler quelque 46 milliards de barils, d'une valeur autour de 200 milliards $. Il y en aurait six ou sept fois moins dans le gisement Old Harry, entre le Québec et Terre-Neuve, et peut-être 400 millions de barils en Gaspésie.
En guise de comparaison, rappelons que les réserves prouvées de pétrole des sables bitumineux tournent dépassent largement les 150 milliards de barils... et que la consommation au Québec est de 300 000 barils par jour.
Tout ce potentiel demeure, il est vrai, encore très théorique. En 1969, le Québec sous Jean-Jacques Bertrand s'était doté d'une société pour aller vérifier tout ça, la SOQUIP (Société québécoise d'initiatives pétrolières), le Parti québécois sous René Lévesque l'a encouragée... et tout a été discrètement mis dans des cartons plusieurs années plus tard quand les études se sont soldées non concluantes. De nouvelles technologies laissent miroiter que les ressources du sous-sol québécois sont dorénavant accessibles et exploitables.
Le potentiel a beau être théorique, ce n'est pas une raison pour discréditer la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet, en qualifiant de « démesure » lorsqu'elle laisse miroitier des milliards de revenus, comme le fait M. Archambeault. Et il n'y a rien d'« intellectuellement malhonnête » là-dedans, comme l'accusait pour sa part Steven Guilbeault, directeur principal d'Équiterre.
Le Québec, comme le reste de l'Amérique du Nord, est encore sous le choc de l'accident pétrolier Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique, en 2010. Les craintes d'accidents environnementaux en eau froide sont encore plus graves ; la Norvège, citée en exemple, exploite un large potentiel avec un minimum de risques, où l'État et les sociétés pétrolières collaborent pour maintenir de saines pratiques plutôt que ce l'on craint ici, où les grandes sociétés font tout pour réduire les cadres réglementaires dans lesquels ils évoluent.
Si les Québécois sont assis sur des ressources considérables de pétrole, il est logique de les exploiter puisque nos habitudes suggèrent que nous en aurons besoin encore pour quelques décennies. Cela doit se faire en respectant l'environnement le plus possible, et sans pour autant écarter nos efforts collectifs vers d'autres sources énergétiques. Ce n'est pas avec des accusations tendancieuses et des arguments vides que l'avenir énergétique du Québec s'éclaircira.