Un budget sans attrait, mais essentiel

Depuis un mois, le gouvernement et les partis d'opposition se querellaient sur le budget fédéral. Les seconds prédisaient qu'il serait sans grand intérêt parce que les conservateurs voudraient garder leurs munitions pour 2015, année électorale.
La preuve déposée, hier, donne raison aux libéraux et aux néo-démocrates: le plus récent budget fédéral ne passera pas à l'histoire, si ce n'est pour la pauvreté des mesures et de l'imagination qui le caractérise.
Une lecture en diagonale des documents budgétaires, loin d'être superficielle, illustre la volonté de ce gouvernement de garder à la fois le cap sur l'austérité financière et celle de préserver ses billes pour l'an prochain. Ainsi, les mesures sont accompagnées d'enveloppes budgétaires très modestes: un 40 millions$ par ci, un 11,8 millions$ par là. Saupoudrés sur toute une année et à la grandeur de notre vaste pays, ces infusions de capitaux n'auront pas un effet substantiel au-delà du secteur dans lesquels ils seront injectés.
Bref, ce plus récent budget du ministre Jim Flaherty s'avérera presque sans conséquences pour les Canadiens, mais essentiel pour le Parti conservateur.
Il ne sera pas sans conséquence cependant pour les fonctionnaires qui, une fois de plus, sont ciblés par ce gouvernement qui aime casser du sucre sur leur dos. Gras et choyés, à ses yeux et aux yeux de bien des électeurs conservateurs, les travailleurs de l'État se sont fait confirmer, dans le budget d'hier, qu'ils sont encore une fois dans la mire de M.Flaherty. Après une vague de réduction de 18000 emplois, les enveloppes des ministères sont gelées pour deux ans et leurs régimes d'assurances collectives seront ciblés lors de la prochaine ronde de négociation collective.
Les deux seules mesures plus importantes concernent l'industrie de l'automobile et la recherche scientifique. Le sud de l'Ontario, car c'est là que se construisent les autos au Canada, verra un 500 millions$ versé sur deux ans aux grands manufacturiers. Et les chercheurs scientifiques voient la création d'un nouveau fonds d'appui à hauteur de 1,5 milliard$ (sur 10 ans), baptisé Apogée Canada.
Budget sans conséquences, un budget ennuyeux, même? «Ennuyeux [pour un budget], c'est bien», a dit M.Flaherty en empruntant les paroles de l'ancien premier ministre de l'Ontario, Bill Davis.
L'obsession de ce gouvernement, de tout gouvernement, c'est d'être réélu. Les conservateurs ont été giflés par la récession mondiale de 2008 et ils ont été forcés de creuser un énorme déficit de 55,6 milliards$ en 2009-2010 pour financer un ambitieux programme d'infrastructures, de réductions d'impôt et d'aide au secteur automobile. Ce trou allait contre leurs principes et leur prétention d'être de bons gestionnaires des finances publiques. Ce n'est que cette année que l'on voit la lumière au bout du tunnel. Le ministre des Finances prévoit un déficit de 2,9 milliards$ en 2014-2015, et un retour à un surplus de l'ordre de 6,4 milliards$ l'an prochain... à quelques mois des élections.
Le prochain scrutin s'aligne pour être le plus difficile pour Stephen Harper. L'entrée en scène de deux nouveaux chefs de partis d'opposition, en Thomas Mulcair et Justin Trudeau, ne lui facilitera pas le travail. Personne ne peut le blâmer de ne pas vouloir mettre tous ses arguments de son côté. À commencer par un retour à l'équilibre budgétaire. Il a besoin de ça pour se targuer d'être le meilleur gestionnaire des trois. Devant l'inexpérience de ses adversaires, M.Harper pourra dire: «J'ai fait ce qu'il fallait pour protéger l'économie canadienne, tous les indicateurs internationaux nous sont favorables. Maintenant, me faites-vous confiance pour quatre autres années, ou préférez-vous vous tourner vers deux hommes qui n'ont jamais rien prouvé?»
C'est dans cette perspective que ce budget 2014 ne s'inscrit que comme un jalon, inintéressant mais essentiel malgré tout, d'une relance de la marque conservatrice au Canada.