Netflix

Trudeau voit bien au-delà de Netflix

ÉDITORIAL / La taxation est un grand outil d'égalité sociale. En théorie, personne n'y échappe et tous doivent faire leur part à la hauteur de leurs revenus, individus comme entreprises. C'est pourquoi la décision d'exempter le diffuseur américain Netflix des taxes fédérales, officialisée hier, provoque tant de remous. Parce que cela enchâsse une injustice envers les sociétés canadiennes qui compétitionnent avec Netflix.
Parallèlement, l'annonce par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, est un savant coup d'échec politique et économique. 
Nous connaissons encore trop peu de détails sur l'entente avec Netflix pour tirer une conclusion sur le solde économique et culturel que le Canada en tirera dans cinq ans, au terme de l'engagement de 500 millions $ en production télévisuelle au pays par Netflix. 
Politiquement, le gouvernement Trudeau part gagnant face aux partis d'opposition. Les conservateurs viennent de perdre l'as dans la manche que représentait la « taxe Netflix ». Dans ce dossier du moins, ils ne pourront accuser les libéraux de taxer davantage les contribuables. Il s'agit d'un réel atout pour M. Trudeau pour sa campagne électorale de 2019. 
De surcroît, il pourra se vanter d'avoir dopé la production télévisuelle canadienne de 500 millions $, payés par les Américains en plus. Quoi célébrer de plus ? 
Évidemment, la réalité est un peu plus mitigée. 
Ottawa devra s'assurer que ce demi-milliard sur cinq ans constitue un investissement supplémentaire au Canada. Netflix produit déjà deux émissions en partenariat avec la CBC, et achète d'autres productions plus anciennes pour garnir son offre télévisuelle. Des éclaircissements seront bienvenus sur cette nouvelle manne, et sur sa portion francophone. Il devrait y en avoir au moins 25 % en langue française, et une portion réalisée hors Québec. Ces mêmes planchers qui contraignent les productions du Fonds des médias du Canada doivent s'appliquer à Netflix. La méthode de calcul de ces 500 millions $ peut aussi faire l'objet d'imagination comptable : il faut inclure la création et la production dans son ensemble. Ainsi, on évite qu'une série écrite dans un pays, mais filmée dans un autre soit considérée admissible au titre de contenu canadien. Netflix n'inventerait rien en emberlificotant les chiffres pour mieux paraître. 
Netflix s'est fait servir une main d'as. Elle aurait de toute façon investi dans la production au Canada pour y augmenter ses parts de marché, et particulièrement au Québec, où elle est plus faible. Elle a déjà prévu 7 milliards $ par an en programmation, dont 1,75 milliard $ en France, en Espagne, en Allemagne, à partir de ses nouveaux bureaux à Amsterdam. Pour ses 500 millions $ au Canada, le gouvernement l'exempte de taxes. Brillant de son point de vue.
Enfin, les libéraux de Justin Trudeau se positionnent favorablement avec les grands joueurs de la nouvelle économie numérique mondiale. Facebook a annoncé la création d'un laboratoire de recherche en intelligence artificielle à Montréal, où Microsoft, IBM et Google ont déjà des équipes dans le domaine. 
Hier, c'est à l'université Ryerson que s'est confirmé un incubateur d'information numérique par Facebook. Pendant ce temps, Amazon poursuit sa recherche pour créer son second quartier général de 50 000 employés en Amérique du Nord : elle sera peut-être plus intéressée par le Canada -- et Ottawa est sur les rangs -- si elle considère les libéraux comme ouverts à la technologie et aux propositions comptables novatrices.
Cela vaut-il les 60 millions $ annuels qu'aurait rapporté une taxe Netflix ? 
Pour le gouvernement Trudeau, la réponse est claire : un oui retentissant.