Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau

Trudeau fermé à une capitale bilingue

ÉDITORIAL / Ceux qui s'intéressent au débat sur Ottawa, ville bilingue, n'avaient jamais entendu Justin Trudeau s'exprimer aussi clairement sur le sujet. Et les propos du premier ministre ont été décourageants d'ignorance, de naïveté ou de souci de non-ingérence.
Son propos illustre une méconnaissance étonnante de cette question qui avait suscité l'appui de plusieurs candidats du Parti libéral dans la région en 2015. Si Mauril Bélanger était encore parmi nous, il est assuré qu'il aurait - privément ! - fait la leçon au premier ministre. 
L'affirmation la plus étonnante qu'il a livrée jeudi sur les ondes de Radio-Canada concernait non pas Ottawa, la capitale, mais bien Gatineau, sa voisine.
« Est-ce que la Ville de Gatineau serait ouverte à devenir une ville bilingue ? », a lancé M. Trudeau. 
En soulevant cela, il endosse un thème favori des adversaires du bilinguisme de la capitale. Bien des anglophones estiment en effet que si Ottawa devait être proclamée bilingue, Gatineau, en contrepartie, devrait faire de même. Du genre : ce que les francophones demandent ailleurs au Canada - sauf au Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue -, le Québec devrait commencer par le mettre lui-même en pratique. 
Cette position part d'une négation de la menace qui pèse sur le français en Amérique, au Canada et même au Québec. 
Si le Québec s'est déclaré officiellement unilingue, ce n'était pas pour nuire à l'anglais ni pour narguer les Anglo-Canadiens, mais bien parce que la population croit majoritairement que si le français doit aller au-delà de l'instinct de survie et espérer un réel essor, il doit profiter de mesures d'appui exceptionnelles. Et la contrepartie n'existe pas : l'anglais n'a pas à être protégé - sauf dans quelques communautés du Québec - parce qu'il a la force d'un rouleau compresseur. Cette nuance échappe à bien des anglophones.
La position binaire Ottawa-Gatineau de M. Trudeau trahit aussi un agacement face à la décision du Québec de se proclamer unilingue français. Même si son conseil municipal le désirait ardemment, Gatineau ne peut se proclamer bilingue : selon les règles en vigueur au Québec, une municipalité doit compter la moitié de ses citoyens pour le faire, et Gatineau est loin de faire le compte. 
Par ailleurs, Gatineau n'a rien à voir avec le statut de capitale hormis qu'elle forme la « région de la capitale nationale ». Pour le reste, l'article 16 de la Loi constitutionnelle de 1867 identifie clairement Ottawa comme capitale. C'est en vertu de ce statut de capitale du Canada que plusieurs, dont le sénateur Jean-Robert Gauthier en 2003, demandent une désignation officielle par le fédéral. M. Trudeau a en quelque sorte fermé la porte.
Justin Trudeau estime que la décision revient d'abord aux élus municipaux d'Ottawa. Cette position réductrice ne tenait pas, par exemple, lorsque le fédéral a voulu préserver l'hôpital Montfort. Feu Mauril Bélanger s'est démené pour qu'on y offre les soins de santé pour la Défense nationale. Malheureusement, il n'est plus là pour faire avancer le dossier d'Ottawa bilingue au fédéral, en évoquant les pouvoirs de la Commission de la capitale nationale ou de la Feuille de route du ministère du Patrimoine canadien. 
Ceux qui espéraient que le fédéral pourrait faire comprendre la raison aux élus municipaux fermés au français, comme le maire Jim Watson, auront été amèrement déçus des propos de Justin Trudeau. Qui peut lui expliquer?